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* ANARCHICUS *

 

Je voudrais présenter ici quelques militants d'une autre génération, celle qui a vécu l'Espagne et la seconde guerre mondiale. Les anarchistes d'aujourd'hui, en tout cas ceux qui en prennent la pose, sont des résidus de rogatons qui se sont, dans leur grande majorité, convertis au sionisme, ce qui est bien la plus débectante trahison qui soit possible. Les querelles dogmatiques entre anarchistes ne m'intéressent guère. Je ne suis pas anarchiste moi-même, mais j'aime l'idée de l'anarchie et j'ai beaucoup appris de quelques vieux anars qui étaient mes amis.

Serge Thion, mai 2009.

 

LOUIS MERCIER VEGA (l'un de ses innombrables noms)

Nous commencerons par un petit livre autobiographique qui montre bien le personnage. On prêtera attention à la préface de Marianne Enckell qui connaissait bien Louis et qui ne cache pas la sympathie qu'il lui inspirait, comme à ses nombreux amis, copains, potes, camarades et autres affidés, dont je fus, un court moment de sa vie, et un moment crucial de la mienne, malgré la différence de générations. Comme il dit, ça n'a pas été du nougat.

La Chevauchée anonyme, récit, Editions Noir, Genève, 1978. Il y a eu une réédition chez Agone en 2006. Nous avons préféré reproduire la première édition.

Je trouve cette note qui renseigne un peu :

Louis MERCIER VEGA, La chevauchée anonyme. Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1941), Marseille, Agone, 2006.


Jean Rabaut, dans son livre sur les gauchistes français de l'entre-deux guerres, avait très bien décrit l'atmosphère de défaite et de découragement croissant qui avait saisi ce milieu à l'approche de la guerre. La réédition du témoignage du militant anarchiste Louis Mercier représente une bonne occasion de saisir par le vif l'état de décomposition des milieux libertaires face à la guerre. Ni autobiographie, ni roman, ce récit s'appuie sur l'expérience de Mercier face au déclenchement de la seconde guerre mondiale. Se refusant à participer à cette guerre impérialiste, la seule attitude qui lui semble réaliste est de fuir, de sortir du traquenard européen. Simplement, l'affaire n'est pas des plus simples. De Marseille, il parvient par des réseaux militants à remonter jusqu'à Bruxelles, grimper avec quelques autres rescapés comme lui sur un navire. Direction l'Argentine où ils arrivent après plusieurs semaines de navigation. Mais ce pays ne constitue qu'une première étape, tant il lui semble que le syndrome de la défaite le poursuit. Après plusieurs mois à travailler sur place, à rassembler des informations, à renouer des contacts avec d'autres éclopés, il franchit la Cordillère des Andes pour sa destination finale, Santiago du Chili. _Ce périple est l'occasion de décrire des portraits de militants brisés, isolés, à la limite, pour certains, de la petite délinquance, vivant d'expédients et de grivèleries. Ce récit insiste fortement sur la déconfiture, la débandade qui affecte les milieux libertaires, dont les plus débrouillards ou les plus chanceux, parviennent à sortir des mailles du filet. Ce récit assez désenchanté ne respire pas franchement la bonne humeur. Marianne Enckell, qui fut sa compagne, offre ensuite son témoignage sur l'individu que fut Louis Mercier, militant jusqu'à ce qu'il décide de se donner la mort en 1977. Dans une très érudite postface, Charles Jacquier insiste sur l'attitude internationaliste de Mercier face à la guerre. Ces quelques pages sont très discutables, sauf à admettre que la débandade puisse constituer une attitude politique, d'autant plus qu'en 1942, Mercier décidera de rejoindre les troupes alliées. C'est sous l'uniforme des forces françaises qu'il terminera la guerre, assez loin du théâtre des opérations puisqu'il sera affecté à Beyrouth. On retiendra pour finir la qualité du travail éditorial fournit par Agone qui fait de cette édition une édition de référence.
Georges Ubbiali.
http://dissidences.net/mouvement_anarchiste.htm

Mercier avait un talent d'écriture. Ainsi ces brèves pages sur le "monde anarchiste" (disparu) republiées par la revue A contretemps, suivi d'une notre sur un des grands livres consacrés à la guerre d'Espagne. Je me souviens qu'il parlait de ce livre et aussi, avec des éloges, de Spanish Cockpit de Franz Borkenau, qui n'était pas encore traduit en français à l'époque :

Esquisse du monde anarchise d'hier (pdf - 8 p.)

On trouve aussi une esquisse bibliographique des écrits de Mercier réalisée par "Rue des Anars".

L'Espagne. On trouvera des allusions et des récits dans beaucoup de documents. La seconde guerre mondiale, instauratrice d'un ordre nouveau en Europe et dans le monde, est issue de la guerre d'Espagne. Elle fut aussi le seul théâtre où les anarchistes de tous poils jouèrent un rôle central, avant de céder le pas aux communistes staliniens, agents de Moscou (l'expression est juste). Il s'est développé une légende de la guerre d'Espagne, ce qui ne doit pas surprendre. mais Louis Mercier la refuse :

Refus de la légende (article signé Charles Ridel) paru dans la revue Témoins n°12-13, numéro sur la Fidélité à l'espagne en 1956

Refus de la légende.
mardi 17 octobre 2006
Article paru dans la revue Témoins N° 12-13 de 1956, Fidélité à l'Espagne, sous la plume de Louis Mercier alias Charles Ridel.

 

REFUS DE LA LÉGENDE
Bâtie sur hommes, la Révolution espagnole n'est ni une construction parfaite ni un château de légende. La première tâche nécessaire à notre équilibre est de réexaminer la guerre civile sur pièces et sur faits et non d'en cultiver la nostalgie par nos exaltations. Tâche qui n'a jamais été menée avec conscience et courage, car elle eût abouti à mettre à nu non seulement les faiblesses et les trahisons des autres, mais aussi nos illusions et nos manquements, à nous, libertaires.
La manie qui consiste à vanter nos actes d'héroïsme et nos capacités d'improvisation est mortelle, parce qu'elle réduit au seul plan individuel la recherche des solutions sociales et efface, par un artifice de propagande, les situations auxquelles nous fûmes incapables de faire face. La tendance à magnifier les militants de la C. N. T. et de la F. A. I. masque notre impuissance à uvrer efficacement là où nous nous trouvons, où nous travaillons et sommes en mesure d'intervenir. Elle est trop souvent évasion hors de notre temps et hors de notre monde. Sans compter que les militants espagnols eux-mêmes s'en trouvent allégés de leurs propres responsabilités, se voient suspendus comme images de saints qu'ils savent ne pas être, et figés dans des attitudes alors qu'il leur faut agir les yeux ouverts.
Nous ne pouvons vivre dans le dédain du présent pour affirmer que ce qui fut ne sera plus, avec l'orgueil couvrant la retraite. L'Espagne ne fut pas seulement offerte par le hasard des mues sociétaires ; pas plus qu'elle ne fut uniquement le creuset où vinrent se fondre les destinées individuelles. Evitons donc les récits qui transfigurent le passé et fournissent un alibi à notre fatigue présente. Quand il ne demeure qu'images d'Epinal, la trahison de ceux qui survécurent est acquise.
En 1956, l'espoir d'un retour et d'une revanche prend, plus nettement peut-être qu'en 1936, tournure de belle fin et non d'engagement dans la réalité. Pour beaucoup de révolutionnaires accourus en Espagne de feu et de combat, ce n'était pas un espoir, mais la fin d'un espoir, le sacrifice ultime savouré comme un défi à un monde compliqué et absurde, comme l'issue tragique d'une société où la dignité de l'homme est chaque jour bafouée. Pleinement voués à la réalisation de leur destin individuel dans une situation permettant le don total, peu d'entre eux songèrent au lendemain.
C'est ainsi que dans le secret des curs, dans l'isolement qui répond aux vomissures et aux promiscuités de la vie banale, le retour à juillet 1936 se cultive, comme l'attente d'une grande fête barbare et religieuse. Gardons-nous de cette attente si nous ne voulons pas finir dans l'amertume et les déceptions. La dynamite cérébrale de l'Espagne 1936 était séchée au soleil des misères et des révoltes. Elle explosa et se perdit par trop aux quatre horizons de la péninsule et du monde, en laissant debout misère et usines à révolte. Le courage n'était pas seulement assis sur un trépied de mitrailleuse. L'héroïsme ne fut pas dépensé pour les seuls assauts. L'un et l'autre creusaient dans le roc de l'existence de tous les jours et donnaient une armature aux velléités épisodiques des foules. Hier comme aujourd'hui, ils se devaient d'affronter l'absurde que provoquent les équations économiques et les clameurs des cohues changeantes.
Cette conscience des situations sociales durement payée par un apprentissage douloureux, nous ne pouvons la perdre, ni en Espagne, ni ailleurs. La passion libertaire ne prend de valeur qu'en fonction des problèmes à résoudre ; elle ne peut se perdre dans les apocalypses de circonstance ou se consumer dans les exaltations moroses. Elle trouve aliment, certes, dans l'expérience du milicien serrant son fusil comme garantie de son indépendance, mais aussi dans l'effort de l'ouvrier anonyme qui sécrète des courants lucides et prépare des lendemains moins désespérants.
Dans l'étrange univers où nous habitons, les faux espoirs permettant d'oublier les cent méthodes qui concourent à fabriquer les totalitarismes ne sont ni courageux ni héroïques. La volonté et l'audace individuelles peuvent intervenir elles aussi sur les schémas, les statistiques et les faits. Autant que l'action de communautés volontaires peuvent peser sur le destin du monde, sous condition de prévoir et de mesurer.
Dans les trous creusés au flanc des collines d'Aragon, des hommes vécurent fraternellement et dangereusement, sans besoin d'espoir parce que vivant pleinement, conscients d'être ce qu'ils avaient voulu être. C'est un dialogue avec eux, un dialogue avec les morts que nous avons tenté pour que demeure, de leur vérité, de quoi aider les survivants et les vivants. Bianchi, le voleur qui offrit le produit de ses cambriolages pour acheter des armes. Staradolz, le vagabond bulgare qui mourut en seigneur. Bolchakov, le makhnoviste qui, bien que sans cheval, perpétua l'Ukraine rebelle. Santin le Bordelais dont les tatouages révélaient la hantise d'une vie pure. Giua, le jeune penseur de Milan venu se brûler à l'air libre. Jimenez aux noms multiples qui démontra la puissance d'un corps débile. Manolo, dont l'intrépidité nous fit mesurer le ridicule de nos audaces.

De tous ceux-là, et de milliers d'autres, il ne reste que des traces chimiques, résidus de corps flambés à l'essence, et le souvenir d'une fraternité. La preuve nous a été donnée d'une vie collective possible, sans dieu ni maître, donc avec les hommes tels qu'ils sont et dans les conditions d'un monde tel que les hommes le font.
Pourquoi cet exemple ne serait-il valable que pour les heures de haute tension ? Pourquoi le destin ne se forgerait-il pas chaque jour ?
Louis MERCIER

http://www.plusloin.org/gimenez/article.php3?id_article=254

 

Autre référence dans la cadre de la guerre d'Espagne : une note biographique consacrée à Louis Mercier par les rédacteurs d'un livre consacré à Antoine Gimenez, Les Fils de la nuit (l'insomniaque, 2006). Nous en extrayons les pages 489-492 :

 

LOUIS MERCIER VEGA, ALIAS CHARLES RIDEL

 

LE 6 MAI 1914, Charles Cortvrint naît à Bruxelles. Il milite dès l'âge de 16 ans dans le mouvement anarchiste belge. Insoumis au service militaire, il s'installe à Paris et adhère à l'Union anarchiste dont il sera le délégué au congrès d'Orléans en 1933. Il exerce successivement les métiers de manoeuvre aux Halles, d'ouvrier du cuir, de camelot et de correcteur. Après avoir donné des articles au Libertaire en 1933-1934 sous divers pseudonymes (Couramy, Liégeois), il y collaborera régulièrement, sous le nom de Charles Ridel, de juin 1936 à octobre 1937. Il écrit aussi quelques articles pour La Révolution prolétarienne, notamment un compte rendu du congrès de la CNT auquel il assiste en mai 1936 à Saragosse. Les années parisiennes voient Ridel fréquenter une petite bande de copains anars qui s'étaient baptisés les «Moules-à-gaufres » ; on y trouve Charles Carpentier, Félix Guyard, Robert Léger (qui ira faire le cuistot à Albacete) et Lucien Feuillade.

Dans l'UA [] Ridel et ses amis des Jeunesses font partie de la fraction communiste-libertaire qui monte des groupes d'usine, ne se satisfait pas des déclarations antifascistes, propose un programme économique et politique en alternative au front populaire [] La révolution? Cette année ou jamais, dit-il à Simone Weil [en 1936]*. Dès juillet, avec son pote Charles Carpentier, il met le cap sur Barcelone. Il s'engage à fond au sein des milices anarchistes du front d'Aragon et met en place avec Berthomieu et Carpentier le Groupe international de la colonne Durruti.

Après la bataille de Perdiguera en octobre 1936, ses camarades le persuadent de revenir en France afin d'entreprendre une vaste campagne d'information en faveur de l'Espagne révolutionnaire. Le Libertaire du 9 octobre avait déjà annoncé une tournée de conférences avec des projections de films sur les événements d'Espagne, dont le bénéfice devait aller au centre de ravitaillement des milices antifascistes d'Espagne. Jusqu'en février 1937, Ridel va donc sillonner la France, et c'est au cours de cette tournée qu'il rencontre sa future femme, Sarah.

 

* Extrait de la préface de Marianne Enckell à la publication du texte de Mercier Vega :
La Chevauchée anonyme, éditions Noir, Genève, 1978.

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[En 1938] l'Espagne révolutionnaire n'en finit pas de mourir, et la foi anarchiste de se transformer en passion guerrière : plutôt en ce cas être traité de lâche et de déserteur et pouvoir crier sa vérité*. Vérité négative, impuissante, pessimiste, mais vérité nue et cruelle que nous clamerons face à tous ceux qui vivent de la guerre « antifasciste » : associer le sacrifice des révolutionnaires à la défense de Negrín et de la démocratie bourgeoise serait briser l'espoir de leur résurrection dans les luttes qui viendront. Nous avons conscience de pouvoir dire au nom de ceux qui tombèrent en miliciens de la révolution sociale : ce n'est pas pour cela qu'ils sont morts, et d'interdire aux clowns de la sociale de détrousser leurs cadavres. (Révision, mai 1938.)

C'est Ridel qui rédige l'éditorial de cette petite revue au titre provocateur, qu'il anime avec Marie-Louise, la fille de Camillo Berneri, Lucien Feuillade, Jean Rabaut, Julien Coffinet et d'autres. Dans L'Espagne nouvelle de l'été 1939, Ridel écrit un dernier article intitulé «Pour repartir », dans lequel il donne libre cours à toute sa colère froide :

Quand il sera possible de juger la conduite des militants et organisations espagnols de toutes tendances pendant les années 36 à 39, les observateurs auront peine à croire qu'un mouvement aussi vaste et aussi sanglant ait couvert tant de faiblesses, de trahisons et d'ignorance. [] Même l'exil n'arrive pas à ouvrir la bouche de ceux qui savent, cette bouche qui s'est pourtant si souvent agrandie pour proférer des contre-vérités énormes dans un but de propagande. [] Pourtant il y aurait tant de mystères à dévoiler, tant de situations à éclaircir, tant de contradictions à démonter. Mais avant toute chose, il faudrait pour cela que les principes moraux indispensables à toute action collective quelconque se réveillent chez ceux qui les oublièrent si bien en pleine mêlée révolutionnaire. Car c'est bien là qu'a failli la révolution ibérique []. Au-delà des étiquettes, des tendances et des phraséologies, le mouvement ouvrier espagnol a succombé à des vices communs : l'arrivisme, la combine, le mépris des masses et le dédain des idées qui les animent. Nous avons vu des individualistes anarchistes se faire les fidèles soutiens d'un gouvernement, des libertaires s'asseoir dans des fauteuils

* Enckell, op. cit.

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ministériels, de farouches partisans de la lutte de classes chercher anxieusement l'appui des républicains bourgeois, des internationalistes vanter le génie propre aux Espagnols []. Encore ces étranges retournements pourraient-ils se discuter s'il s'agissait d'une évolution en présence de faits nouveaux, mais il est loin d'en être ainsi. Une malhonnêteté intellectuelle insigne couvrait chaque recul, chaque trahison était accompagnée d'éloquents rappels des principes traditionnels. Les dirigeants du mouvement libertaire n'eurent même pas l'avantage d'être de beaux aventuriers ou de former des équipes de coup d'État. Grisés par leurs propres discours, s'admirant devant les miroirs en costume de général, jouant les caïds dans les villages paysans, ils furent roulés par les vieux renards de l'enchufisme traditionnel et mis au pas par les tchékas staliniennes.

García Oliver révisait le Code pendant que le Guépéou assassinait. Federica Montseny veillait sur l'Hygiène! Tous les sous-Oliver et les petites Montseny parlaient de « trayectorias históricas » cependant que l'or de la banque d'Espagne filait vers l'URSS ou les États-Unis [] Et le malheureux milicien se faisait fusiller pour avoir barboté une bague trouvée dans un village []. Tout au long des mois de révolution et de guerre, le Comité national, les délégués des régions perdues, le Comité péninsulaire agirent, décidèrent sans contrôle ni publicité. Les Régionales vécurent sur elles-mêmes. À aucun moment il n'y eut de discussion large sur les problèmes les plus importants. [] Les vieilles coutumes d'alliance avec les républicains de gauche, remontant au siècle dernier, l'habitude des contacts avec les éléments anti-gouvernementaux, régionalistes et pronunciamentistes, pesèrent sur le comportement ultérieur des leaders. [] Au lieu de chercher les formules qui eussent pu permettre de faire face aux situations sans entraver la marche révolutionnaire, la propagande diffusait les slogans qui couvraient le plus démagogiquement possible l'opportunisme et la contre-révolution. [] Des milliers de croyants de la base qui restaient farouchement accrochés à leur conception de socialisme libertaire et égalitaire se voyaient de jour en jour devenir les pions d'une partie dont la direction leur échappait de plus en plus.

Au moment de la crise de Munich, Ridel passe en Suisse avec Jean Bernier car, comme le proclamait un éditorial de Révision, «la seule trahison serait de marcher» (n° 3, avril 1938). En septembre 1939, il se rend à Marseille mais constate que la ville n'est pas le meilleur endroit pour quitter la France. Il repart vers l'Europe du Nord en octobre, en passant par la Belgique, chez Hem Day. Il embarque en novembre sur un cargo

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grec à destination de l'Argentine, sous le nom de Carlo Manni. La Chevauchée anonyme retrace la période qui va de 1939 à 1941. Mercier y narre cet épisode crucial de sa vie à travers les personnages de Parrain et Danton. C'est alors que Ridel disparaît pour devenir désormais le Chilien Luis Mercier Vega. Il passe ensuite en Afrique, à Brazzaville, où il s'engage le 26 juin 1942 dans les forces françaises libres. Démobilisé en octobre 1945, il est engagé comme rédacteur au Dauphiné Libéré de Grenoble. Il écrit des articles dans La Révolution prolétarienne (n° 32, novembre 1949), dans lesquels il constate « la presque totale inexistence du prolétariat [] dans la candidature à la succession du capitalisme » et souhaite la naissance d'une « internationale de fait entre tous ceux qui ne désespèrent pas ».

Au début des années cinquante, Mercier Vega devient membre des Amis de la liberté, branche française militante du Congrès pour la liberté de la culture, organisation internationale regroupant des intellectuels antitotalitaires créée à Berlin en juin 1950. Certains anarchistes lui reprochèrent vivement sa collaboration à ce Congrès, et à sa publication, la revue Preuves, en arguant du fait que cette organisation était subventionnée par la CIA.

En 1958, rendu conscient, par la fréquence de ses contacts internationaux, de « l'urgente nécessité d'établir un réseau de relations permanentes entre les éléments libertaires et syndicalistes révolutionnaires de différents pays », il crée la Commission internationale de liaison ouvrière et participe activement à la rédaction de son bulletin en quatre langues, auquel succédera la revue internationale de recherches anarchistes Interrogations. Le premier numéro parut en décembre 1974 avec cette déclaration préliminaire : «L'anarchisme ne peut plus se contenter de répéter ce qui fut vrai hier. Il doit inventer ce qui correspond à sa mission d'aujourd'hui. »

Son livre L'Increvable Anarchisme était paru en 1971 avec en exergue* un salut à ses « compagnons de la chevauchée anonyme » du Groupe international. Il marquera son époque.

Après trois années d'intense activité, Ridel-Mercier met fin à ses jours à Collioure le 20 novembre 1977 (en souvenir du fatidique 20 novembre 1936 qui vit tomber Buenaventura Durruti?), et c'est Carpentier qui est chargé d'annoncer la «nouvelle » aux copains d'antan.

* L'Increvable Anarchisme, UGE, 1970 (réédition Analis, 1988, d'où l'exergue a été curieusement omis.

 

Les fils de la nuit, p 489-492. Publié qur internet
http://insomniaqueediteur.org/spip/IMG/pdf/III-FilsdelaNuitpp445-560.pdf