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[La Question agraire en Indochine, Cahiers internationaux de sociologie, Paris, n.54, janvier-juin 1973, p.31-60.]



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LA QUESTION AGRAIRE EN INDOCHINE

par Serge THION

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Résumé

Recensement des aspects de la question agraire en Indochine du début de la conquête française à nos jours. Si la solution de la question agraire apparaît politiquement déterminante, l'histoire rurale du Viêt-Nam et celle du Cambodge sont très différentes, voire opposées sur certains points. L'insurrection viêtnamienne a ses origines dans la situation sociale de la paysannerie, alors que la cambodgienne provient d'une turbulence entièrement politique.

Summary

Review of some aspects of the agrarian question in Indo-China, from the start of the French conquest up to the present day. If the solution of the agrarian question appears to be politically determinant, the rural histories of Viêt-Nam and Cambodia are very different, even conflicting on some points. The Vietnamese insurrection stemmed from the social situation of the peasantry, while the Cambodian insurrection developed from an entirely political turbulence.




Depuis une trentaine d'années, le tonnerre de la canonnade a presque fait oublier le cours profond de l'histoire indochinoise. C'est pourtant de lui qu'il doit être question car il ne saurait manquer d'émerger à nouveau.

"Celui qui gagnera la paysannerie gagnera la Chine. Celui qui résoudra la question agraire gagnera la paysannerie" , disaient les communistes chinois dans les années trente 1.

"La question agraire au Viêt-Nam a toujours été la clef de la question paysanne qui à son tour constitue l'essence de la question nationale: c'est elle qui domine l'évolution interne de la société sud-viêtnamienne", disent à leur tour les communistes nord-viêtnamiens 2.

Bien que la formule diffère quelque peu (comment résoudre la "question nationale"), la pensée est la même. La pratique pourrait lui donner une forme encore plus dogmatique: "Dans les pays asiatiques qui ne sont pas industriels, quelle que soit la classe qui veut s'approprier le pouvoir, elle ne le fera qu'en résolvant la question agraire." Ou encore: "C'est parce qu'il apparaîtra comme le garant d'un nouveau rapport de production à la campagne, plus conforme aux aspirations de la paysannerie, qu'un nouveau pouvoir politique pourra s'établir et se maintenir." Des circonstances diverses peuvent occulter l'existence de ce principe. Ce n'en est pas moins lui qui trace la route que doivent parcourir, en Asie, tous ceux qui aspirent au pouvoir.

En réalité cette observation banale est acceptée par toutes les parties en conflit. Mais en même temps, et il en faut chercher les raisons dans la politique internationale, on se préoccupe peu de savoir ce qu'il en est véritablement de la question agraire indochinoise. De prime abord, elle apparaît comme fragmentée dans l'espace et changeante dans le temps. Elle diffère profondément si l'on passe du Viêt-Nam au Cambodge. Le régime foncier et les conditions d'exploitation se sont modifiés plusieurs fois de façon profonde depuis un siècle.

Plusieurs fils se nouent autour de cette question: quelle est la nature des mouvements insurrectionnels qui soulèvent les paysans indochinois aujourd'hui? Quelle question agraire ont-ils à résoudre et comment le font-ils? Comment comprendre globalement un phénomène où deux paysanneries semblent participer à des soulèvements identiques alors que l'un a de profondes racines sociales et l'autre des causes surtout institutionnelles? De quelle révolution s'agit-il lorsque ces mouvements prennent le pouvoir, comme a Hanoi en 1954? Quelle est la solution apportée par les révolutionnaires à la question agraire et comment la situer par rapport aux analyses de Marx? Peut-on penser qu'un régime dirigé par des révolutionnaires a pu réellement "résoudre" la question agraire, à un moment quelconque? Nous ne saurions, pour le moment, répondre à toutes ces questions. Les lignes qui suivent ont pour but de rassembler, par sondage dans l'immense matériel hétéroclite qui se présente à l'observateur, quelques éléments qui permettent de voir comment se posent ces questions 3.

Les systèmes fonciers traditionnels


La "vertu peuplante" de la civilisation chinoise 4 n'est pas seulement un fait de culture: c'est un phénomène économique qui doit son extension à la riziculture et à ses forts rendements vivriers. Le riz et son inondation sont responsables des grandes densités asiatiques. Sans qu'il soit ici nécessaire d'entrer dans la discussion des thèses de Karl Wittfogel, il suffit de souligner l'importance de l'hydraulique et l'aspect politique de son contrôle.

La riziculture est présente en Indochine dès l'âge du bronze, et peut-être avant. On sait peu de chose des anciens régimes fonciers mais on connaît mieux l'opposition des politiques hydrauliques des Etats hindouisés (Cambodge, Champa) et sinisés (Viêt-Nam). Dans les premiers, un système complexe de réservoirs et de canaux de distribution permettait de régulariser complètement le débit des eaux nécessaires à l'irrigation. Mais ces travaux de grande hydraulique étaient encore plus difficiles à entretenir qu'à construire, et c'est à leur défaillance qu'il convient probablement d'attribuer l'effondrement de l'hégémonie angkorienne sur l'Indochine médiévale. A l'exception des grandes digues fluviales de protection, les Viêtnamiens, surtout au cours de leur progression vers le sud, pratiquaient plutôt une petite hydraulique d'aménagement local dont l'entretien ne dépendait pas entièrement de la vigueur des autorités centrales 5.

Cette différence technique n'a pas manqué d'influer sur le mode d'occupation et d'appropriation des terres.

Celui-ci a connu, dans l'histoire viêtnamienne, plusieurs périodes assez distinctes. Mais on pourrait faire partir de 1722 l'époque où la propriété privée du sol joue un rôle qui tend à devenir dominant dans le mode de production agricole. Les autorités, à cette date, prirent acte d'une évolution longtemps contenue et élaborèrent une réforme fiscale qui fit peser, pour la première fois, l'impôt foncier non seulement sur les terres collectives mais aussi sur les terres privées. Pendant plusieurs siècles, en effet, la monarchie viêtnamienne s'est efforcée d'entraver la constitution de grands domaines. Certes, comme en Chine, les fonctionnaires se voyaient attribuer des terres dont le revenu les rémunérait, mais l'attribution était liée à la charge et n'était pas héréditaire. En empêchant la formation d'une noblesse terrienne, le régime assurait son contrôle sur l'administration, recrutée par concours, et jouait le rôle que l'idéologie politique de l'époque concevait comme essentiel: assurer aux paysans, sur des surfaces difficilement extensibles, des moyens de subsistance constants. "Les grands domaines étaient condamnés parce que, pour un espace égal, ils demandaient beaucoup moins de monde que les petites concessions en usufruit aux paysans. C'est pourquoi la grande propriété a fait très tôt l'objet au Viêt-Nam de mesures restrictives, voire prohibitives. Dès la fin du xiv e siècle, Hô Quy-Ly, pour lutter contre l'extension des latifundia, décréta que désormais, nul, à l'exception des princes et princesses du sang, ne pourrait posséder plus de dix mau de rizière", soit 3,6 hectares 6.

Mais, que ce soit dans la petite aristocratie royale, ou dans la classe mandarinale, la tendance à concentrer des terres restait puissante. Dans les périodes d'affaiblissement du pouvoir central, les grands domaines réapparaissaient, par accaparement des communaux, par rachat ou par sujétion des petits cultivateurs.

La guerre entre les factions qui dominaient le nord et le sud du pays amenèrent, dans le Nord, au début du xviii e siècle, une importante réforme administrative et fiscale. Les fonctionnaires, au lieu de se voir attribuer des terres en bénéfice, se firent donner les revenus de l'impôt sur un certain nombre de villages. La pression fiscale devenait alors un instrument redoutable aux mains des "tyranneaux artificieux des villages" 7.

L'accroissement des grandes propriétés eut pour conséquences l'éviction de nombreux paysans, la réduction des surfaces cultivées, la baisse de la production et, finalement, fut pour beaucoup dans le déclenchement du grand mouvement paysan qui soutint la révolte des Tây-Son (1770-1800), révolte qui allait balayer la dynastie et les factions, réunifier le pays mais échouer à transformer les structures agraires.

Héritier de la faction sudiste, Nguyên Anh, le futur empereur Gia-Long, appuyé par l'intervention étrangère (le Siam et la France) parvenait, sans doute grâce à la désaffection des ruraux pour les révolutionnaires repentis qu'étaient les chefs Tây-Son, à reprendre la capitale et le pouvoir sur l'ensemble du pays. La situation appelait des réformes et cette époque charnière voulut qu'elles soient durables. Mais, sur des bases politiques rénovées, la nouvelle dynastie des Nguyên allait conserver l'esprit des anciens règlements fonciers.

Tout s'organisait au niveau de la commune villageoise. Les terres étaient recensées dans un registre cadastral, le dia bô, avec l'indication de leur superficie, de leur qualité, de leur nature (rizière ou autre), de leur possesseur (paysan, terre communale, terre de mainmorte religieuse). Périodiquement, en principe tous les trois ans, souvent tous les six ans, les terres communales devaient faire l'objet d'une redistribution hiérarchique: les plus puissants avaient droit à la meilleure part. Son but était de garantir la survie des moins fortunés et d'adapter l'exploitation du sol aux changements dans la composition du village.

Tout au long du xix e siècle, les édits impériaux viennent rappeler que le domaine public, công diên, est inaliénable, preuve qu'il est sans cesse menacé: "Les villages ont toujours eu une tendance à violer cette prescription d'ordre public, en vendant, avec faculté de rachat, les rizières communes. Pour essayer d'augmenter momentanément leurs ressources, ils se procurent des fonds, en aliénant ainsi leurs biens productifs, d'une façon qu'ils espèrent temporaire, mais qui, faute d'argent à l'échéance, risque de devenir définitive"8.

A côté d'une faible capitation, l'impôt était principalement foncier. Annuel, il avait pour base le mau de terre cultivée. Si un paysan cessait de cultiver une terre, il n'était plus, après trois ans, ni possesseur ni contribuable, pour la parcelle considérée. La plus grande partie de la taxe se payait en nature; son montant variait selon la qualité du sol ou, plus précisément, selon les caractéristiques inscrites au dia bô, selon la zone d'abattement géographique (le pays en comportait quatre) et selon les années, puisqu'en cas de calamité naturelle, il était réduit. L'impôt une fois déterminé globalement en fonction du nombre officiellement recensé des "inscrits", il incombait à la commune d'en assurer le recouvrement elle-même auprès de ses membres. Ceux-ci se répartissaient en inscrits, souvent les descendants des fondateurs de la commune, et en non-inscrits, d'origine plus récente. Selon les principes administratifs en vigueur, le nombre des inscrits ne devait jamais diminuer. Mais, englobant cette distinction, très importante pour le statut des individus concernés, une hiérarchie complexe réglait les rapports des villageois entre eux. Les anciens, les propriétaires, les anciens fonctionnaires, les anciens soldats, les lettrés se trouvaient en haut de cette hiérarchie et c'est parmi eux que se recrutait le conseil de la commune, en toute indépendance locale, et par cooptation.

En dissimulant le nombre réel des habitants, le conseil de la commune répartissait l'impôt comme il l'entendait, en tenant compte des nombreux exemptés de droit, et pouvait conserver une partie des ressources fiscales ainsi rassemblées pour les dépenses d'intérêt local. "Toutes les institutions fiscales créées par le souverain étaient déformées dans la pratique; le cadastre était inexact, les recensements incomplets. L'impuissance de l'autorité supérieure à assurer l'exécution de ses prescriptions se manifestait dans un grand nombre de règles pénales. Il faut chercher la cause de cet état de choses dans la constitution politique de la société annamite. Quelques personnes morales en absorbaient tous les éléments; les communes, les congrégations, les corporations se dressaient seules en face du pouvoir central. L'empire était un gouvernement de collectivités et non d'individus 9."

Ce jugement d'un fonctionnaire colonial reflète, dans son schématisme, bien des idées reçues de l'époque: les administrateurs coloniaux aimaient à se représenter l'antagonisme entre l'Europe et l'Asie comme celui des valeurs individuelles affrontées à l'anonymat collectif des foules asiennes. Il y avait là un tort fait à l'humanité dont ils s'instituaient, à leur propre profit, les redresseurs. Mais il fallait pour cela négliger la marge pourtant grande que possédaient les individus de jouer leur propre partie dans une société qui n'avait de fixiste que l'opinion que s'en faisaient volontiers les Européens.

La colonisation du Sud cochinchinois, c'est-à-dire du delta du Mékong, avait ouvert des horizons nouveaux au dynamisme viêtnamien. Les puissances chame et khmère renversées, les Vietnamiens-- paysans sans terres du Nord, aventuriers, mendiants, soldats et pionniers-- pouvaient installer leur structure villageoise, leur système d'irrigation et leur mode d'exploitation. Dans le delta du fleuve Rouge et dans les petites plaines du Centre, les communes étaient le produit d'une longue évolution, étroitement contrôlée par l'Etat. La colonisation du Sud fut l'oeuvre conjointe de l'action publique et de l'initiative privée; celle-ci était même encouragée par les autorités, soucieuses d'occuper plus densément de vastes territoires fraîchement acquis. La liberté de défrichement fut très tôt garantie aux nouveaux arrivants: "Le mouvement de colonisation privée peut se poursuivre, dans ces conditions, sur une grande ou petite échelle, selon les moyens de chaque pionnier. Eu égard à l'immensité des terres disponibles, la constitution de grands domaines n'est pas incompatible avec l'existence des exploitations individuelles 10."

On trouve donc, pendant la période initiale de la colonisation, des petits propriétaires qui voisinent avec des gros; ces derniers emploient parfois des serfs 11 ou des fermiers. Par rapport à la coutume, ce processus d'installation n'est pas toujours régulier et certaines agglomérations ne deviennent des communes que longtemps après leur création. Ceci explique que les terres communales n'ont qu'une superficie souvent très réduite si on la compare à celle qu'elle occupe en moyenne dans les terroirs plus anciens. Cette exiguité des terres communales a été là un facteur de prolétarisation.

On voit, dans ces conditions, se créer dans le Sud cochinchinois, au XIXe siècle, une propriété latifundiaire et une couche d'agriculteurs qui produisent pour le marché. La pression démographique est encore faible, il reste des terres à mettre en valeur. Le système socio-économique qui se met en place diffère sensiblement de la tradition en vigueur dans le reste du pays, et le poids de l'administration mandarinale semble plus léger. C'est là que l'entreprise coloniale pousse ses premiers avantages.

En terre cambodgienne, les problèmes fonciers se présentent sous un jour très différent. L'effondrement, vers le xiv e siècle, de l'Empire angkorien, et donc d'une centralisation efficace de la politique hydraulique, les guerres, la faiblesse du pouvoir monarchique, contraint de céder des fiefs ou de faire face à des rébellions féodales, tout assigne à l'Etat un rôle effacé dans l'économie agraire. Jusqu'à l'époque moderne, la pression démographique est faible et des terres restent disponibles pour les défrichements. La compétition pour les terres ne peut donc pas être très intense. On le voit au XVIIIe et XIXe siècle dans le delta du Mékong: devant la progression viêtnamienne, les paysans khmers démontent leurs maisons et s'installent ailleurs.

On connaît mal l'histoire sociale et économique du Cambodge, mais on peut inférer du fait que le roi possédait de vastes domaines cultivés à son profit par une main-d'oeuvre servile que les grands nobles qui tenaient en apanage une ou plusieurs provinces devaient également posséder de grands domaines 12.

Tout en étant corvéable, la plus grande partie de la population était libre et possédait sa propre terre.

L'institution communale était loin d'avoir la forte cohésion interne que l'on observe dans le pays voisin. Le véritable noyau local du village khmer est la pagode. Cette différence d'organisation politique se constate d'ailleurs à vue encore aujourd'hui. A l'inverse du village viêtnamien traditionnel, replié sur lui-même, enserré dans sa haie protectrice, le village khmer est dispersé, ou allongé en ruban, ouvert. Cette disposition prévaut d'ailleurs souvent dans les régions viêtnamiennes du delta du Mékong où justement l'organisation communale est plus relâchée. Le fonctionnaire principal du srok, le canton khmer, autrefois sans doute élu par les notables, est désigné par les autorités provinciales. Il sert d'intermédiaire entre elles et les villages. Ici, donc, point de commune et point de cadastre. La différence ressort clairement du mode d'imposition: ce n'est pas la terre mais la récolte qui est taxée 13.

La procédure est significative: un haut fonctionnaire de la maison qui tient la province en apanage (roi, reine mère, obbareach ou dauphin désigné, ministre, etc.) parcourt la région, évalue les récoltes, fixe le montant de la dîme et veille à son recouvrement 14.

Il semble aussi que pendant une longue période-- xvi e siècle jusqu'au début du xix e-- des relations de clientèle se soient instaurées entre aristocrates et gens du peuple et que le produit de la taxation des clients allât au patron dont ils se réclamaient. 15

A la veille de la colonisation, par conséquent, les régimes fonciers viêtnamien et khmer diffèrent très sensiblement. En récapitulant les points de comparaison, on obtient le tableau suivant:

-- Dans les deux pays, le souverain possède un droit théoriquement éminent sur le sol 16.
-- Dans les deux pays, la mise en culture établit la possession. La cessation de la culture entraîne, après quelques années, l'extinction des droits du possesseur.
-- Existence de biens de mainmorte ecclésiastique.
-- Dans les deux pays, les mandarins sont rémunérés par le prélèvement direct d'une partie des impôts produits par leur circonscription.
-- Il existe au Cambodge des apanages à caractère féodal alors qu'ils ont disparu depuis longtemps au Viêt-Nam.
-- Le servage est assez répandu au Cambodge et joue un rôle économique notable. Il est beaucoup plus rare au Viêt-Nam où il ne joue qu'un rôle transitoire dans la mise en valeur du Sud.
-- L'impôt pèse sur la terre au Viêt-Nam, sur la récolte au Cambodge.
-- Les terres sont cadastrées par les mandarins au Viêt-Nam. La possession se prouve par la notoriété orale au Cambodge.
-- La commune viêtnamienne, dirigée par ses notables, possède des terres collectives et répartit l'impôt. Pas d'institution équivalente au Cambodge.

Il ressort de ce tableau que le régime foncier viêtnamien semble, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, plus proche que le cambodgien d'une organisation moderne de l'agriculture et du marché et que les voies y paraissent déjà frayées à l'introduction de la rente foncière capitaliste.

Que ceci nous soit une occasion pour remarquer, comme d'autres avant nous, que bien peu de recherches ont été entreprises pour analyser les origines du capitalisme dans les sociétés asiatiques ou, cela revient au même, les raisons qui ont contribué à empêcher son développement. La question est pourtant posée depuis longtemps, au moins depuis que Max Weber a publié le premier volume de sa Religionssoziologie (1920). Karl Wittfogel, alors qu'il était marxiste, en disait ceci: "Weber est le seul historien bourgeois qui ait jamais posé sérieusement la question de savoir pourquoi la Chine n'était pas venue d'elle-même au capitalisme industriel. Sa méthode éclectique et non marxiste l'a alors de toute façon empêché de trouver une réponse convaincante aux questions qu'il avait lui-même reconnues à juste titre comme cruciales 17."

Un ancien élève du séminaire de Wittfogel à Francfort, Etienne Balázs, a contribué à l'histoire économique de la Chine et a reformulé la question 18.

Mais celle-ci reste presque entière en ce qui concerne les autres sociétés asiatiques (Japon excepté), en particulier indochinoises.

 

L'intervention coloniale

 

Quel que soit son rôle réel, la grande propriété n'apparaît pas, aux yeux des premiers fonctionnaires chargés de gérer les intérêts coloniaux, comme le trait dominant des campagnes indochinoises. Certains vont même jusqu'à nier son existence et à trouver des raisons à son absence: "Quant aux particuliers, malgré le goût de la conservation de la propriété, ils ne chercheraient point à agrandir leurs biens fonciers pour ne pas avoir à subir les exigences de certains fonctionnaires; ils se contenteraient de faire produire à leur terre le plus possible, de vendre les récoltes très cher et de gaspiller au jeu, la plupart du temps, les bénéfices dont ils auraient pu tirer meilleur parti... C'est à cause de cela que la propriété en pays annamite était très morcelée, et que la grande propriété n'existait pas 19."

Or, la grande propriété peut bien s'accommoder de l'existence de voisins minuscules quand justement elle n'est pas cause de cet extrême morcellement.

Il est vrai que pour un Français, accoutumé aux transactions foncières, et surtout aux vastes transferts de propriété en France au xix e siècle, le marché foncier viêtnamien pouvait paraître singulièrement étroit, et pour des raisons diverses. Après avoir noté que les paysans répugnent à se dessaisir de terrains où se trouvent souvent les tombes de leurs ancêtres, C. Lejeune ajoute: "En plus de cette clause d'ordre moral, le peu de valeur vénale des terres et l'énormité du taux de l'intérêt ont empêché le jeu des transactions 20."

Pierre Gourou, s'appuyant sur l'exemple tonkinois, résume clairement les différentes dispositions, tant mentales qu'économiques, qui restreignaient dans ces terroirs déjà surpeuplés l'élargissement de la grande propriété: "Lois et moeurs étaient traditionnellement hostiles aux grandes propriétés. Le gouvernement royal ordonnait périodiquement la division de celles-ci; de leur côté, les paysans faisaient front contre ceux qui tentaient de constituer de grands domaines. Il était difficile d'acheter des terres dans un village dont on n'était pas citoyen: l'acheteur pouvait être victime d'un escroc, et se heurter, après avoir payé le prix convenu, à l'opposition du propriétaire véritable. Les autorités communales infligeaient mille vexations au propriétaire non originaire de la commune. L'acheteur ne pouvait parvenir à faire travailler son domaine; les citoyens du village refusaient de lui prêter leurs bras; en dernier recours, le nouveau propriétaire en était réduit à prendre comme fermier le vendeur et à subir ses manquements. [...] La vente à réméré était fréquente. Ses conditions plaisaient à des paysans qui répugnaient à se séparer, sans espoir de recouvrement, de la terre ancestrale 21."

Cette situation, dans son ensemble, n'était pas sans soulever de graves problèmes pour les colonisateurs. La faiblesse de leur appareil militaire leur interdisait, par crainte de révoltes dont leur installation leur avait procuré l'avant-goût, d'exproprier massivement les cultivateurs locaux. Il fallait même garantir le système foncier existant, quitte à le modifier par la suite pour que des colons puissent s'installer. On put néanmoins immédiatement disposer de terres vacantes: "En Cochinchine... tous les terrains non appropriés ou détenus par les indigènes ont été, en vertu de l'arrêté du 20 février 1862, confisqués au profit de l'Etat, et leur mode d'aliénation réglé par le même arrêté 22."

Mais au moment où les autorités métropolitaines se décidaient à consentir un véritable effort de mise en valeur, il fallait prendre la situation pour acquise: "Le principe, toujours admis en cette matière-- explique C. Lejeune-- est que la législation annamite doit servir de base à notre système juridique, et qu'il n'y a lieu d'appliquer nos lois comme raison écrite qu'en l'absence de textes indigènes. En Annam et au Tonkin, en vertu du traité du 6 juin 1884 et des conventions additionnelles, promesse a été faite aux Annamites de leur conserver leur régime foncier 23."

C'est à cette contingence que l'on doit de voir traduits de bonne heure le Code annamite par Aubaret (1865) puis, mieux, par Philastre (1876) et les Codes cambodgiens par Adhémard Leclère (1898).

Au Cambodge, la situation était plus délicate encore puisque le statut de la propriété paraissait plus vague, dépourvu du support que lui fournissait au Viêt-Nam l'existence des communes et du dia bô. L'article IX de la Convention du 17 juin 1884, imposée au roi sous la menace d'une canonnière, stipule que "le sol du royaume, jusqu'à ce jour propriété exclusive de la Couronne, cessera d'être inaliénable. Il sera procédé, par les autorités françaises et cambodgiennes, à la constitution de la propriété au Cambodge". Ce rêve de nos Lycurgue coloniaux allait se briser l'année suivante sur une vive révolte paysanne.

Les colons, pour s'installer, demandaient des garanties. En 1897, les autorités coloniales reviennent à la charge: "Le gouvernement se réserve le droit d'aliéner et de concéder toutes les terres libres du royaume. Les acquéreurs et les concessionnaires jouiront de la propriété pleine et entière des terrains vendus ou concédés 24."

La circulaire d'application mentionne la nécessité "d'accroître de plus en plus la richesse et la prospérité du pays, des terres immenses étant disponibles et inoccupées"25.

Mais cela ne suffisait pas. Toujours soucieux de "constituer la propriété", les Français firent tenir au nouveau roi qu'ils venaient de créer, Sisowath, un discours de couronnement où il déclara: "Je suis absolument décidé à donner en toute propriété individuelle la terre, jusqu'à ce jour domaine exclusif de la Couronne, aux habitants qui la cultivent, pour leur bien-être et la prospérité du royaume 26."

En 1920, les autorités doivent encore remettre l'ouvrage sur le métier et promulguent un nouveau code civil qui reprend, sur ce chapitre, les propositions qu'avait formulées cinq ans auparavant M. Boudillon, inspecteur de l'enregistrement et des domaines, en faveur de l'institution d'un régime foncier unique. Il ne se faisait pourtant guère d'illusion sur la possibilité d'appliquer un ensemble de règles juridiques inspirées du droit romain à un système fondé sur la possession notoire: cette nouvelle organisation "ne peut être entrevue que dans un avenir encore lointain, lorsque, par une transformation lente des moeurs et des besoins des indigènes, par le développement des voies de communication, précédant et déterminant celui de la mise en culture du sol du pays, on sera parvenu à donner à la terre, avec une valeur vénale plus grande, une valeur nouvelle comme moyen de crédit. 27"

Là gît le lièvre. Au-delà de l'intérêt à court terme des colons européens, à qui souvent l'on donnait gratuitement des terres vierges pour y installer des plantations, l'intérêt général de la colonisation était de voir augmenter la valeur foncière, autrement dit, selon Marx, la rente capitalisée, et monter le niveau de production, de sorte que se libèrent des moyens de paiement et de crédit où seraient puisées les ressources nécessaires aux investissements coloniaux.

Très tôt, en effet, les fonctionnaires de l'Indochine française se plaignirent de l'insuffisance des crédits qui leur étaient alloués pour la mise en valeur de la colonie. Paul Doumer, gouverneur général, alla jusqu'à forcer les rentrées d'impôts pendant deux ans afin de pouvoir venir en France présenter un budget colonial "gonflé", susceptible de garantir un gros emprunt destiné à financer un chemin de fer transindochinois. Mais on ne pouvait pressurer indéfiniment une paysannerie déjà très pauvre. Sans même parler des révoltes qu'elle amenait, 28 cette politique travaillait contre elle-même. Les recettes fiscales accusèrent, les années suivantes, une baisse importante.

Un moyen classique se présentait: imposer, autant que possible, la législation foncière et la taxation française. Au Cambodge, le processus fut extrêmement long aux yeux des plus intéressés: "La propriété n'existant pas, à cette époque, le cadastre n'étant qu'embryonnaire, l'impôt foncier était appelé à être, quelque temps encore, de nature très spéciale et à nécessiter, par conséquent, le maintien d'un mode spécial de perception. Il fallait cependant préparer les voies. C'est dans ce but que fut présentée à la signature du roi l'ordonnance du 25 avril 1902 prescrivant l'établissement dans chaque village d'un tableau portant le nom de tous les possesseurs du sol et indiquant la superficie du terrain qu'ils occupent. Aucune suite n'a été donnée malheureusement à cette ordonnance." Ces lignes datent de 1925, soixante ans après le début de la présence coloniale française 29.

Malgré les lenteurs de cette évolution et les difficultés d'accorder les droits français et viêtnamien 30, la colonisation prenait peu à peu une ampleur économique qui modifiait les données de la question agraire. Au Cambodge s'installaient alors sur des terrains pris à la forêt d'importantes plantations d'hévéas. La main-d'oeuvre était, pour la plus grande partie, recrutée, souvent rudement, parmi les paysans sans terre du Tonkin.

Au Viêt-Nam, de grands travaux étendaient les surfaces cultivables dans le delta du Mékong où le flot des immigrants, venus du Nord et du Centre, restait régulier. Les latifundia prenaient une grande extension. Ces grands domaines, constitués par des centaines ou des milliers de parcelles données en fermage, appartenaient pour une part à des Français, et pour une part plus considérable, à des Viêtnamiens à qui leur collaboration avec les autorités coloniales avait donné des facilités. Une puissante couche de grands propriétaires a commencé à émerger en tant que classe dominante dans le delta cochinchinois, et à Saigon, vers le début du siècle.

Le processus a été différent dans le Centre et au Nord. L'ancienneté de l'habitat-- c'est-à-dire la rareté des terres défrichables, la densité démographique, la solidité des structures communales-- opposait son inertie aux transferts fonciers. Des plantations furent néanmoins installées dans les régions montagneuses qui bordent le delta du fleuve Rouge. L'évolution a été la suivante: "Vers 1890, il y avait en Indochine 116 exploitations européennes, dont 100 étaient situées en Cochinchine et qui s'étendaient sur 11390 ha. En 1900, la superficie totale des concessions européennes atteignait 322.000 ha, dont 70.000 en Cochinchine et 198.000 au Tonkin. Actuellement, elle est d'environ un million d'hectares, dont 110.000 au Tonkin et 610.000 en Cochinchine: sur ce million d'hectares, 400.000 étaient en valeur au premier janvier 1937 31. "

Il faut y ajouter les terres régulièrement achetées: 133.000 ha en 1930 32.

Il convient de rapprocher ces chiffres de ceux de l'augmentation des surfaces cultivées dans le delta du Mékong, à la suite des grands travaux (assèchements, creusement de canaux, etc.): 1880: 522.000 ha; 1900: 1175.000 ha; 1937: 2200.000 ha 33.

La majeure partie de ces nouvelles cultures a été gagnée sur la brousse ou la forêt du domaine. Des surfaces allant parfois jusqu'à 300 ha ont été concédées gratuitement. Mais elles n'étaient pas toutes pour autant des terres "vierges", en particulier sur les Hauts-Plateaux, habités par des minorités ethniques non-viêtnamiennes. "Il est absolument faux, dit Robequain, de considérer comme dépourvues de maître et d'emploi les superficies très vastes qui, dans l'arrière-pays, ne sont pas occupées par des cultures permanentes. En fait, elles représentent presque toujours un territoire de nomadisme agricole: chaque année des parcelles déterminées en sont mises en valeur... Mais le reste n'est pas abandonné; c'est une réserve qui fait retour au domaine collectif du village ou de la tribu, domaine parfaitement délimité par les traditions 34."

La plus grande partie de ces terres européennes se situait en marge du monde rural indochinois. Il s'agissait de plantations d'hévéas, de théiers, de caféiers et de diverses cultures industrielles. Plus importante, de notre point de vue, a été la constitution d'un vaste réseau de latifundia, l'émergence d'une classe de propriétaires terriens absentéistes viêtnamiens et l'aggravation des conditions de tenure pour la masse paysanne. Outre les défrichements, l'établissement des titres de propriété concourait à l'élargissement des grands domaines par le jeu des prêts usuraires et le développement des hypothèques. Les propriétaires usuriers trouvaient en ville, auprès des banques, des conditions de crédit beaucoup moins draconiennes que celles qu'ils imposaient à leurs tenanciers pour qui le 100% par an était, si l'on peut dire, monnaie courante.

La réforme de l'impôt foncier et sa monétarisation, la transformation de la corvée en impôt personnel provoquèrent, avec la suppression des sapèques, cette monnaie de cuivre "à court rayon" (P. Mus), un changement important dans les relations de production rurales. Les paysans étaient dorénavant contraints de se procurer de l'argent liquide, et donc d'entrer dans les circuits du marché local, lui-même de plus en plus dépendant du marché colonial et de ses relations avec le marché mondial. D'une génération à l'autre, le changement s'accélérait.

La crise de 1929 fut ainsi immédiatement ressentie dans les campagnes quand les grands propriétaires virent se resserrer brutalement les conditions que leur faisaient les banques. La ponction effectuée sur les cultivateurs s'en accrut d'autant. L'effervescence qui s'ensuivit éclata par endroits en jacqueries, comme au Nghê An, en 1930, où se formèrent d'éphémères soviets paysans. Mais il est à remarquer que cette évolution économique n'entraînait presque aucune transformation technique. Les conditions sociales de l'exploitation subissaient peu de modifications et maintenaient le mode ancien de production. Seule la nouvelle bourgeoisie terrienne se modernisait 35.

En dépit des théoriciens viêtnamiens ou russes qui se réclament du marxisme et qui n'ont vu dans cette période qu'une situation "féodale" ou "semi-féodale", le capital est bel et bien au travail dans la boue de la rizière, même si son effet sur la mentalité rurale, en ce début du xxe siècle, n'est pas encore très évident.

Son rôle est montré par un tenant du système colonial: "On a reproché au gouvernement français et à son administration d'avoir protégé en Cochinchine une structure de grande propriété foncière antisociale, de s'être appuyé sur elle dans le passé, et actuellement encore (1946) de constituer avec elle le gouvernement autonome de Cochinchine. Les faits sont en partie exacts mais ils doivent être jugés dans leurs perspectives historiques et économiques. Cette structure de grande et moyenne propriété foncière n'existait d'ailleurs que dans l'ouest de la Cochinchine. Cette région fertile était désertique il y a à peine cinquante ans, et elle ne fut mise en valeur qu'à la suite du magnifique et formidable effort technique français de l'aménagement hydraulique de la Cochinchine. Dans cette région inculte et désertique, la mise en valeur du sol devait produire, dans l'ambiance des cinquante dernières années, un régime de grande et moyenne propriété. Ce régime de propriété était d'ailleurs le seul qui puisse assurer, par la concentration des profits de l'exportation du riz, la formation de l'épargne privée sur laquelle on se reposait pour obtenir l'auto-financement de la mise en valeur de l'Ouest cochinchinois... Cela évitait d'avoir à établir et à percevoir des impôts qui eussent été nécessaires pour le financement public de la mise en valeur de l'Ouest cochinchinois. Bien entendu, la contrainte que les pouvoirs publics renonçaient à exercer par l'impôt se trouvait reportée dans les relations entre propriétaires du sol, d'une part, fermiers et métayers, d'autre part 36."

L'insurrection viêtnamienne et la terre

 

Ecrire l'histoire des insurrections paysannes en Indochine reste-- croyons-nous-- à faire. Retracer l'attitude vis-à-vis de la question agraire du mouvement politique qui allait s'imposer à la tête de l'insurrection actuelle, sous ses différentes formes, P.C.I., Viêt-Minh, Lao Dong, F.N.L., est un projet moins ambitieux. On se contentera, pour l'heure, de quelques repères.

Fondé en 1930, à partir de plusieurs petits groupes, le Parti communiste indochinois (P.C.I.) se donnait pour un mouvement ouvrier, doté d'un programme agraire sommaire et radical: distribution des terres aux ouvriers agricoles 37.

Lors de l'insurrection paysanne des provinces du Nghê An et de Hâ Tinh (1930-1931), des unions paysannes, où les communistes ont joué un rôle prépondérant, ont procédé au partage des terres communales, à la confiscation de terres appartenant à des "propriétaires réactionnaires", à la réduction des fermages et des taux d'intérêt, et à l'organisation de la production. Ces soviets paysans furent bientôt écrasés par l'armée. Cette insurrection du Nghê-Tinh semble avoir joué, sur la direction du P.C.I., un rôle exactement inverse de celui qu'eut l'écrasement de la commune de Canton sur la direction du P.C. chinois: battus à la campagne, décimés (le secrétaire général, Tran Phu, fut tué), les communistes viêtnamiens se relancèrent dans l'agitation ouvrière.

C'est en 1936 que la nouvelle ligne adoptée par le VII e Congrès du Komintern allait considérablement modérer le programme paysan du P.C.I. Elle recommandait de créer partout des fronts démocratiques. Novembre 1939 vit, au Viêt-Nam, la création du Front national uni contre les colonialistes français et contre la guerre impérialiste, préparation de l'insurrection. On ne mettait pas en avant le mot d'ordre "confiscation et distribution des terres des propriétaires fonciers aux paysans", pour pouvoir rallier les terriens au Front national 38 .

Le programme d'action lance par le P.C.I. au cours de cette période n'avait rien d'excessif: réduction des fermages, qui ne devaient pas dépasser le tiers de la récolte; exonération des fermages et des impôts en cas de mauvaise récolte; répartition équitable des terres communales; liberté de défrichements; interdiction de l'usure; promulgation des libertés démocratiques élémentaires 39.

La guerre allait encore accentuer ce modérantisme: " En mai 1941, se tint le 8 e Plenum du Comité central. Il importait au premier chef de considérer la révolution au Viêt-Nam comme étant, dans l'immédiat, une révolution de libération nationale et de créer la Ligue pour l'indépendance nationale (Viêt-Minh). Les principaux mots d'ordre étaient: unir tout le peuple, résister aux Japonais et aux Français, reconquérir l'indépendance, ajourner la révolution agraire 40." Les premiers groupes de guerilla étaient apparus en 1940, dans les montagnes du Nord-Est; devenues " unités de propagande armée" en 1943, elles ne jouaient guère de rôle dans la sourde effervescence qui agitait la dense paysannerie tonkinoise, épuisée par les réquisitions et la famine. Ce n'est qu'après la prise du pouvoir en août 1945 et le repli dans les maquis en décembre 1946 que la paysannerie des rizières sera appelée à s'insurger, encadrée et dirigée alors par le Viêt-Minh.

La période 1930-1945 connaît ainsi un double mouvement: les rébellions paysannes sont fréquentes, violentes, causées souvent par la misère, exploitées parfois par certains mouvements politiques. En même temps, le mouvement communiste sacrifie la question agraire sur l'autel du Front national. Il ne la retrouve que par le haut, lorsque les circonstances le rendent momentanément maître de l'appareil d'Etat. Entre-temps, la tension a monté, la guerre a intensifié l'exploitation des ruraux. L'effondrement des puissances dominantes successives crée une aspiration violente. "On tolérait tout. On ne supporte plus rien", dit pour résumer Paul Mus 41.

L'aspect le plus spectaculaire de la politique agraire du Viêt Minh fut la confiscation des terres des propriétaires absentéistes français et viêtnamiens, et leur redistribution en petites parcelles à des "paysans pauvres", ouvriers agricoles ou tenanciers. Le plus souvent, les tenanciers se voyaient attribuer les terres qu'ils cultivaient déjà: ils n'avaient plus à payer la rente. Mais l'étendue des terres françaises de riziculture (300.000 ha dans toute l'Indochine, dont 80% en Cochinchine) était loin de suffire à une distribution qui, se faisant localement, était variable selon les régions

Le Viêt-Minh fondait sa politique sur une distinction entre cinq "classes rurales", à l'imitation des communistes chinois et russes:

1) dia chu, ou grand propriétaire, possédant plus de 50 ha;
2) phu nong, ou paysan riche, possédant entre 5 et 50 ha;
3) tru ng nong, ou paysan moyen, possédant moins de 5 ha;
4) ban nong, ou paysan pauvre, ou encore simple fermier;
5) co nong, ou paysan sans terre 42.


Les terres des propriétaires en fuite étaient redistribuées à chaque famille, en fonction de ses besoins et, bien sûr, des terres disponibles. La moyenne semble avoir été de moins d'un hectare. Si le propriétaire demeurait sur place, il était contraint de réduire, souvent des trois quarts, le taux du fermage, qui s'élevait auparavant à la moitié de la récolte annuelle.

En mars 1953, apparemment pour des raisons stratégiques, la direction du Viêt Minh imprima une accélération au mouvement. Le Comité central approuva un texte sur "les principes de la propriété terrienne", qui se fixait comme but de donner la terre "à celui qui la travaille". Parallèlement était publiée une "Liste des classes sociales déterminée par le gouvernement (liste temporaire)"43.

Bien que nous n'en ayons pas encore trouvé le texte intégral ou sa traduction, la seule évocation de ce titre donne à rêver sur les avatars de la pensée marxiste. Quoi qu'il en soit, à la suite de l'adoption de ces textes, les ruraux furent "reclassifiés": la classe des propriétaires vit le nombre de ses membres se multiplier par cinq, par l'adjonction de nombreux "paysans riches" et même de certains "paysans moyens". Leurs terres furent alors confisquées et redistribuées. C'est pendant que ce processus était en cours qu'intervinrent les Accords de Genève et la fin des hostilités.

Les résultats furent très variables selon les régions, c'est-à-dire selon les rapports de force militaires. D'après Lê Châu, l'urgence du combat armé avait relégué au second plan l'éducation politique de la paysannerie. Le "groupement des paysans pour le salut national", insuffisamment consolidé et préparé, faisait figure de parent pauvre à côté des autres organisations de masse. Ceci a conduit un dirigeant de la Résistance à déclarer plus tard "qu'on avait sous-estimé le rôle de la paysannerie"44.

Ajoutée aux autres, cette indication montre assez clairement que les revendications autonomes des paysans, autrement dit le fond politique de la question agraire, étaient tenues en lisière puisqu'il fallait "éduquer" les paysans, c'est-à-dire leur donner à attendre autre chose que ce que la conscience politique locale cherchait à atteindre par elle-même. Les résultats chiffrés que donne Lê Châu sont les suivants: les petits paysans détenaient 62% des terres cultivées en 1954 contre 40% en 1945. Au Sud Viêt-Nam, 600.000 ha avaient été distribués aux fermiers et aux familles des combattants.

Cette situation était produite par les principes mêmes qui animaient l'action du Viêt Minh. Voici, résumées par Truong Chinh, secrétaire du Parti des Travailleurs (P.C. nord-viêtnamien) les conditions nécessaires pour réaliser une réforme agraire radicale: "Après la libération d'une région, si celle-ci est relativement vaste et sa situation stabilisée, il est possible d'y réaliser la politique agraire prévue. Mais cette réalisation même doit aussi se faire pas à pas. La réforme agraire ne peut être entreprise que là et au moment où les conditions le permettent. Ces conditions, pour notre zone libre, pendant que se poursuit la guerre, étaient les suivantes:

-- stabilité politique;
-- une demande effective des masses paysannes pour la réforme;
-- des cadres en nombre suffisant pour assurer la direction 45."

La question centrale était politique. La sympathie dont jouissaient les partisans se révélait, à l'usage, peut-être insuffisamment efficace. Il s'agissait de briser délibérément la société rurale, de rompre, par une intervention brutale mais, autant que possible, dosée, les liens psychologiques traditionnels qui unissaient les différents acteurs du drame rural. Le poids du passé donnait assez le sentiment, aux uns comme aux autres, exploités et profiteurs, qu'il fallait rester à sa place. Permanence du hiérarchisme confucéen. Le capital n'avait pas assez ameubli le vieux réseau des obligations sociales et économiques, qui conservait aux yeux de beaucoup son apparence d'éternité.

L'intervention des militants, parmi lesquels se comptaient de nombreux citadins, se fit précisément au niveau du pouvoir local: celui de l'administration communale, curieusement baptisée féodalité locale par les marxistes viêtnamiens. Elle est dirigée par les notables, propriétaires, anciens fonctionnaires, etc., en général des gens âgés et influents qui se cooptent. Ils ne détiennent leur pouvoir que de considérations locales. Plus tard, certes, les Français voulurent les faire élire; les vrais notables restèrent dans l'ombre et poussèrent des hommes de paille; plus tard encore, Diêm acheva le système en nommant les chefs de village. Dans l'organisation traditionnelle, même conservée par l'administration coloniale, les dirigeants communaux se désignent eux-mêmes. Ils ne sont pas à l'abri des pressions et ils expriment sans doute l'intérêt des puissants. Il est probable, au moins à titre d'hypothèse, que dans les communes se reflètent les rapports de production qui dominent dans la région. Or ils ont cessé depuis longtemps d'avoir un caractère "féodal".

En s'attachant à détruire les institutions communales, par la force si nécessaire, le Viêt Minh escomptait l'émergence d'un nouveau groupe de pression à l'intérieur du village, celui des tenanciers pauvres. Ceux-ci ne pouvaient perdre de vue qu'ils tenaient leurs nouvelles prérogatives (terre et pouvoir local) de la domination politique et militaire continue du Viêt Minh sur une vaste échelle. C'est aussi dans ce renversement violent des notables que s'ancre, pour une bonne part, le violent anticommunisme de certains Vietnamiens 46.

Déjà, en 1951, les Français, sous le masque de Bao-Dai, avaient établi un projet de réforme agraire, propre, pensaient-ils, à couper l'herbe sous le pied des "rebelles". Trop timide, il vint trop tard et ne vit même pas le jour.

C'est Ngô Dinh Diêm et ses conseillers américains qui devaient en reprendre l'idée. Apparemment, la cessation du conflit facilitait l'application des réformes. Pour leur part, les Américains préconisaient une réforme agraire radicale qui, a leurs yeux, éliminait les séquelles d'un colonialisme que leur opinion publique condamnait, et qui favorisait cette "démocratie libérale" dont ils affirmaient qu'elle seule pouvait garantir l'Etat contre toutes les subversions. Ils voyaient dans l'inéquité foncière l'origine principale des maux politiques de l'Asie. MacArthur, au Japon, eut comme premier souci de réaliser une réforme agraire favorisant la petite propriété individuelle, susceptible de fournir une base solide à un régime conservateur et favorable aux intérêts américains. Aujourd'hui encore, le Parti libéral-conservateur, au pouvoir à Tôkyô, reste majoritaire grâce a son électorat rural. Les spécialistes américains se transportèrent ensuite en Corée du Sud, à Formose et aux Philippines pour aider à réaliser ces vues politiques. L'intérêt qu'ils portaient de longue date au conflit viêtnamien justifiait qu'en 1955 ils vinssent également conseiller Ngô Dinh Diêm.

En 1956 fut promulguée l'ordonnance 57 qui limitait le droit de propriété individuel à 100ha 47.

Les terres en excès devaient être répertoriées, expropriées et vendues, par ordre de priorité, aux 1) tenanciers actuels; 2) victimes de la guerre contre le Viêt Minh; 3) réfugiés du Nord; 4) chômeurs, etc. Le gouvernement payait comptant 10% de la valeur de la terre au propriétaire et le reste en bons d'Etat à douze ans. L'acquéreur devait payer les mêmes 10% et rembourser le reste en six annuités. Le titre de propriété ne lui était remis qu'après la fin du paiement.

Pour de nombreuses raisons, la réforme fit long feu et n'apporta guère de bouleversement dans la structure de la propriété. Beaucoup de propriétaires purent dissimuler une partie de leurs biens en les inscrivant sous le nom de leurs proches. La lenteur de l'administration fit qu'une fraction minime seulement des titres de propriété put être distribuée. La corruption et l'insécurité régnant dans certaines zones amortirent encore l'effet de ces mesures. Sur une grande partie des terres expropriées, de même que sur les terres françaises-- rachetées par le gouvernement viêtnamien à l'aide de subventions françaises, en 1958-- les agriculteurs n'obtenaient pas les crédits nécessaires à leur accession à la propriété. Faute de quoi, ils devaient continuer à payer le fermage, mais ils le devaient à l'Etat. Dans le même train de réformes, diverses mesures prévoyaient l'enregistrement des contrats de location et le plafond des taux de fermage. En réalité, même si une minorité de contrats furent effectivement enregistrés avec l'indication du taux officiel, les fermiers continuaient à payer des taux plus élevés.

Le résultat de ces mesures est apprécié de la façon suivante dans une étude effectuée par des experts américains pour préparer une nouvelle mouture de la réforme agraire: "Bien que la redistribution du sol entreprise par l'ordonnance 57 ait accru la proportion des terres possédées par de petits propriétaires, cet accroissement n'a pas été considérable. Etablies à partir des rôles fiscaux, les courbes montrent que 10% des grands propriétaires détenaient (dans le delta) 65% des terres en 1955 et que la réforme agraire a eu pour effet de ramener, en 1967, cette proportion à 55% des terres rizicoles 48."

La raison de cette inefficacité presque complète réside dans l'opportunisme politique des buts poursuivis par les autorités de Saigon. Il s'agissait, d'une part, d'alléger les tensions rurales pour se protéger d'une reprise de l'agitation révolutionnaire mais aussi de créer une classe de petits propriétaires fidèles au régime. Il était donc nécessaire d'affirmer la validité de la propriété privée du sol et, surtout, il était impossible à la classe dominante des grands propriétaires d'entériner sa propre expropriation révolutionnaire. Il importait que la réforme agraire opérée par le Viêt Minh soit tenue pour nulle et non avenue. Le retour à la paix, en 1954, signifia bientôt le retour des propriétaires et de leurs intendants, les personnages les plus détestés de la population, appuyés par la police et l'armée dans des villages où ils ne s'étaient pas risqués depuis près de dix ans. Les villageois s'étaient fort bien accoutumés à ne plus payer le fermage et ils n'acceptèrent pas sans résistance le retour aux anciennes pratiques, aggravé dans plus d'un cas par l'exigence des arriérés. Les paysans voyaient alors se profiler à nouveau l'ombre d'une misère qu'ils avaient peut-être cru disparue. Le Viêt Minh avait déposé les armes et son agitation politique contre ce retour au passé se heurtait à une répression de plus en plus implacable. La terreur blanche s'installait peu à peu, et semblait même devoir durer. Dans ces conditions, la réforme diêmiste ne pouvait apparaître aux cultivateurs que comme une menace dirigée contre les droits que leur participation à la résistance leur avait acquis 49.

Il ne fait guère de doute que, de 1954 à 1964, la paysannerie sud-viêtnamienne ait fait montre de méfiance ou d'hostilité à l'égard du régime saigonnais, surtout parce qu'il remettait en cause l'acquis de 1954: la réduction ou l'abolition de la rente foncière dans la plupart des régions. Toutes les indications, encore fragmentaires, que l'on possède vont dans ce sens. La mise aux enchères des terres communales, la décision de nommer les chefs de village (parfois malgré eux), le refus de reconnaître qu'un nouveau rapport de forces s'était installé à la campagne, l'impuissance du régime à remplacer ses policiers par des capitaux qui, adroitement employés, eussent mieux fait l'affaire, allaient progressivement rallumer les feux de la guerre civile 50.

Traqués et massacrés, perdant la confiance qu'ils avaient auparavant su inspirer aux paysans pauvres qu'ils propulsaient sur le devant de la scène villageoise, les cadres communistes en étaient réduits, cinq ans après Genève, à la défensive, puis bientôt à l'agonie. Les raisons de politique internationale qui poussaient les communistes à se cramponner aux Accords de Genève, pourtant violés de multiples façon par Diêm, et à une politique de coexistence pacifique les acculaient à faire un choix tranché: suivre la vague montante de la colère paysanne et en prendre, avec une organisation déjà affaiblie, la direction, ou bien accepter la liquidation du mouvement au Sud, avec la perspective de voir se produire de violentes jacqueries suivies de dures répressions.

C'est de cette situation qu'est née la décision, prise par le Comité central en mai 1959, de relancer la résistance armée. Dès le début, le Front national de Libération (F.N.L) accorda une vive attention aux questions agraires. Les principes qui avaient guidé le Viêt Minh pendant la guerre contre la puissance coloniale furent repris: élimination des grands propriétaires, diminution de la rente, attribution des terres vacantes et redistribution des terres communales aux paysans pauvres ou sans terre, lutte contre les "féodaux" villageois et les agents de l'administration saigonnaise. Ces mesures furent appliquées avec discernement, en fonction de la puissance militaire locale du Front, des équilibres politiques locaux, de la quantité de terres disponibles et de la structure sociale régionale. Ainsi, dans les régions de latifundia, les paysans riches qui, tout en cultivant leurs terres, en donnaient d'autres en location ne furent guère inquiétés alors que dans les régions dominées par la petite propriété (certaines plaines du Centre, par exemple), ils étaient contraints de renoncer à leur rente et même de céder une partie de leurs terres.

Cette politique s'est révélée beaucoup plus souple que celle de l'administration saigonnaise, ainsi qu'en atteste une étude américaine: "Les échelons supérieurs du Viêtcong demandent que soient rassemblées et étudiées de vastes quantités d'informations démographiques détaillées sur les villages et les hameaux. Il en résulte que les jugements portés par le Viêtcong sur la situation sont extrêmement précis et montrent une pénétration des problèmes posés à. ce niveau qui ne peut provenir que d'un excellent service de renseignement et d'une profonde expérience. Ainsi, alors que les échelons subalternes peuvent souplement adapter leurs ressources à la politique viêtcong de réforme agraire et à la situation locale, ils sont l'objet d'un contrôle permanent. Si un problème sérieux se pose localement, l'échelon supérieur réagit immédiatement, définit la nature et l'extension du problème, et fournit des cadres et des ressources pour corriger la situation51."

La souplesse-- on pourrait dire la fluidité-- de cette pratique de la redistribution est évidemment motivée par une visée politique, celle de la tactique frontiste de l'union de toutes les classes sociales contre "l'impérialisme et ses valets". La même étude américaine en témoigne: "Des références nombreuses dans divers documents capturés montrent que le Viêtcong a besoin du soutien financier des couches moyenne et supérieure de la vieille société rurale et qu'il hésite à se les aliéner en ayant recours à l'expropriation directe. Même lorsque son contrôle est étroitement assuré, le Viêtcong ne confisque pas les terres sans discrimination. Il laisse plutôt jouer les processus naturels du conflit pour se fournir en terres à distribuer. Quand les paysans aisés trouvent trop lourdes les taxes viêtcong, ils abandonnent volontairement une partie de leurs terres. Même les terres de ceux qui ont fui les bombardements pour se réfugier dans les régions mieux protégées qui dépendent du gouvernement sont mises sous séquestre pour inciter leurs propriétaires à revenir quand les conditions le permettront. Ceux qui sont partis définitivement ou qui ont eu des accointances avec le gouvernement ne peuvent pas bénéficier de cette sauvegarde et leurs terres sont immédiatement expropriées et redistribuées 52."

On retrouve la problématique de 1936: pas de réforme radicale; le mouvement doit à la fois s'appuyer solidement sur les couches rurales défavorisées (c'est-à-dire supprimer la rente foncière) mais tenter en même temps de s'allier avec la couche possédante. Le contexte, pourtant, a changé. La classe des grands propriétaires terriens s'est modifiée: chassée des campagnes par le Viêt Minh, elle ne s'y est pas vraiment réinstallée. Elle était déjà absentéiste dans les années vingt et trente; elle a pu, grâce à l'éducation moderne qu'elle a donnée à ses enfants et aux investissements qu'elle a réalisés dans l'économie urbaine (et à l'étranger), acquérir une nouvelle base économique. Moins riche peut-être aujourd'hui, elle est solidement présente dans l'appareil d'Etat. Le régime diêmiste n'a finalement pas pu garantir ses intérêts fonciers et elle a dû, par nécessité, y renoncer en grande partie. Les chiffres officiels, paradoxalement, exagèrent l'importance réelle des latifundiaires. Il y avait, en 1960, moins de terres à redistribuer qu'en 1945. Si la paysannerie a pris assez massivement parti pour les maquisards, c'est parce qu'ils étaient les seuls à alléger, voire supprimer, le fardeau de la rente.

Avec le temps, l'influence grandissante des stratèges américains, la reconversion des latifundiaires, le régime saigonnais a tenté de dépasser la contradiction dans laquelle s'était enfermé, avant sa chute, le pouvoir diêmiste. Le principe était de reconnaître une situation de fait et de proposer aux cultivateurs des titres de propriéte légaux et gratuits, leur garantissant une possession moins précaire que la précédente, fût-elle octroyée par l'ordonnance 57 ou le F.L.N.

Passée en mars 1970, la loi 003/70 prévoit que les paysans qui louent des terres d'Etat peuvent en devenir immédiatement propriétaires, sur simple demande au conseil communal. Mais, là encore, cette mesure intervient trop tard pour modifier sérieusement la situation foncière. La guerre et les méthodes expéditives de l'administration militaire donnent à penser qu'au moment où, avec quarante ans de retard, le pouvoir en place reprend à son compte le vieux slogan "la terre à ceux qui la cultivent"53, il n'entend pas réellement modifier sa politique 54.

L'insurrection cambodgienne et le ciel

 

On a pu dire du Cambodge, et ce n'est vrai que relativement à la plupart des autres pays asiatiques, qu'il ne s'y posait aucune "question agraire"; on entend par là que les paysans ne manquent pas de terres pour s'employer à leur propre compte. La densité n'y est pas très forte: 150 paysans par kilomètre carré de terre cultivable contre 210 en Thailande, 400 en Indonésie et au Japon, 460 au Viêt-Nam du Sud et 730 au Viêt-Nam du nord 55.

La coutume ne l'a pas entièrement cédé au droit romain. Si le coeur des régions rizicoles est effectivement plus ou moins cadastré, les défrichages se poursuivent régulièrement et là, comme le veut l'usage, possession vaut titre. L'abolition du féodalisme administratif, l'interdiction faite longtemps par les autorités coloniales aux Chinois (la classe riche) d'acquérir des terres, l'extrême faiblesse du capitalisme local, tant français qu'autochtone contribuaient, comme l'avait prévu Boudillon à maintenir très faible la valeur vénale de la terre et donc à retarder le processus de concentration du sol. Bien que les paysans soient exploités de diverses façons, par la corruption administrative, par les fraudes commerciales, on ne peut véritablement parler d'une rente foncière qui serait transférée directement du travail aux caisses d'un propriétaire rentier.

Encore que les chiffres soient sujets à caution, il est remarquable qu'ils aient peu changé au cours du dernier demi-siècle: Yves Henri donnait, pour 1930, 93% des terres dans la catégorie des propriétés de moins de 5 ha et 1,2% dans celle de plus de 10 ha 56.

En 1956, Jean Delvert donne respectivement 92% et 1,2% 57.

En 1962, Hu Nim indique 86% et 4% 58.

Malgré certaines incertitudes, diverses observations montrent qu'une tendance a commencé à se faire jour après l'indépendance (1953): début de concentration dans des régions de riziculture riche (par exemple, en Battambang) et acquisitions de terres à proximité des villes par des citadins riches (fonctionnaires ou commerçants). "En 1962, dit un économiste, on a dénombré plus de 30.000 ménages de non-agriculteurs propriétaires de terres 59."

Le recensement de 1962 indiquait 84% de "propriétaires seulement", donc ni fermiers ni métayers, sur 800.000 familles d'agriculteurs.

Cette latitude, donnée par la démographie, qui permet aux ruraux cambodgiens d'échapper, pour la plupart, au salariat et au paiement de la rente foncière, ne les met pas à l'abri de l'usure. Même sur une terre libre, un petit capital est nécessaire à l'exploitation en faire-valoir direct. Il est le plus souvent emprunté au marchand chinois à un taux exorbitant, de 100 à 200% par an. La paysannerie khmère se trouve de la sorte profondément endettée. Nous avions déjà noté, ailleurs, cette remarque de Khieu Samphân, l'actuel chef militaire des maquis cambodgiens: "Tout se passe comme s'ils [les paysans] travaillaient sur la terre des usuriers. Seulement la croyance en [leur] "propriété" fait qu'ils s'y accrochent autant qu'ils le peuvent, dans les situations les plus difficiles, attendant les "jours meilleurs". Les usuriers, propriétaires fonciers et commerçants, ont tout intérêt à perpétuer cette croyance et ne se sentent pas le besoin de procéder à des expropriations pour cause d'insolvabilité 60."

Le métayage courant, à moitié, procurerait moins de bénéfice au détenteur d'argent. Ceci ne reste valable que dans une économie "à court rayon" où l'argent demeure rare.

Pour y remédier, les autorités avaient organisé un système de coopératives et de crédit agricole 61 mais, extérieur à la paysannerie, manipulé par les fonctionnaires et les marchands, il s'est révélé peu efficace. Pourtant, c'est un autre problème qui allait révéler un véritable malaise paysan. Dans une région marginale du Nord-Ouest, à Samlaut, une brève insurrection paysanne éclata en 1967, causée par l'implantation de colons et surtout par l'appropriation abusive de terres déjà cultivées. Jouant sur le plan juridique, des fonctionnaires et des officiers s'étaient attribués les titres de propriété de terrains récemment défrichés par des cultivateurs de la région. Ils opposèrent ces titres à l'usage, avec pour résultat de mettre le canton à feu et à sang. L'effervescence s'apaisa mais le régime du prince Sihanouk s'en ressentit. Cette jacquerie entraîna une répression générale des éléments dont les autorités jugeaient le loyalisme douteux ou suspect; nombre de ceux-ci ne durent d'y échapper qu'en prenant le maquis où se retrouvèrent bientôt certains cadres du petit mouvement communiste khmer, quasiment réduit à la clandestinité depuis les Accords de Genève.

Le plus significatif, si l'on examine la période 1967-1970 n'est pas l'existence de ces petits groupes de maquisards, réfugiés dans les régions marginales, mais plutôt leur piétinement. Les paysans tiraient certes peu de motif de satisfaction de leur pauvreté, soulignée encore par l'insolence des nouveaux mandarins. Mais, selon toutes les apparences, ils trouvaient assez les moyens de vivre en marge de l'Etat, concentrés autour de la pagode villageoise, dispensatrice de toutes les consolations. De plus, rien dans la tradition khmère n'appelait un renforcement du pouvoir local et l'on ne trouvait donc pas, dans les villages khmers, ces notables dont l'élimination faisait précisément l'enjeu des luttes de classes au sein des villages viêtnamiens. Les maquis restaient donc "dormants", au moins autant parce que leur levier politique manquait d'un point d'appui social que parce que la stratégie communiste de la coexistence et du soutien de la neutralité sihanoukiste l'exigeait.

A la veille du coup d'Etat du 18 mars 1970, ces maquis comptaient de 1500 à 3.000 hommes. Le renversement du prince Sihanouk et son appel à l'insurrection contre le nouveau régime allaient immédiatement jeter plusieurs dizaines de milliers de paysans dans la résistance armée. Dans plusieurs villes, et notamment à Kompong Cham, des milliers de paysans s'assemblèrent spontanément pour réclamer le retour du prince. Les témoignages concordent: dans tous les villages, les réactions paysannes, faites de stupeur et d'indignation, ont été vives. C'est sur le capital de cette puissante opposition rurale qu'allaient jouer les cadres du mouvement communiste pour, justement, encadrer les paysans, les armer, les former et les mener au combat. Depuis lors le régime de Phnom Penh n'a cessé de voir sa zone d'action se réduire pour se limiter aux faubourgs de la capitale.

Ainsi que j'ai pu l'observer sur place, en février 1972, la structure de la guerilla est en grande partie l'homologue de celle qui fonctionne au Viêt-Nam 62.

Les villageois ont été incités à désigner des comités responsables des affaires communales, à créer une milice, à intensifier la production, etc. Sur le plan agraire, deux problèmes semblent dominer: celui de l'organisation de la production et celui des terres vacantes.

En s'appuyant sur les anciennes coutumes d'entraide, les cadres incitent les paysans à travailler en coopération. Les terres continuent d'appartenir à leurs propriétaires, mais l'équipe d'entraide travaille sur toutes les parcelles, même sur celles dont la taille excède les besoins du propriétaire. Les habitants nécessiteux sont secourus par prélèvement sur les surplus, dont le montant et la répartition sont discutés par l'assemblée des villageois. La seule mesure qui pèse, indirectement, sur les paysans "riches" est l'interdiction générale qui est faite par le Front de vendre des produits agricoles sur les marchés de la zone ennemie où les prix sont beaucoup plus hauts. Au sein du comité villageois, ce sont les paysans dénués de surplus qui veillent le plus strictement à l'application de cette règle.

Certaines terres sont vacantes, soit parce que leur détenteur, souvent un usurier, s'est enfui en ville, soit parce qu'elles appartiennent à un fonctionnaire ou un militaire rallié aux autorités de Phnom Penh. Les cadres essaient d'empêcher les paysans de se les approprier aussitôt, afin-- et l'on retrouve les principes frontistes-- de sauvegarder les droits des propriétaires résidant en ville, aussi longtemps qu'ils n'ont pas choisi de participer activement à la lutte contre la résistance. Ainsi une longue enquête doit en principe toujours précéder la saisie d'une terre vacante et son partage. Pourtant, par endroits, la terre vient à manquer à cause de l'afflux de réfugiés qui quittent les zones de combat. Quant aux prêts usuraires et aux fermages, ils ont cessé d'être payés, faute de collecte. Ceci va de pair avec la démonétarisation progressive d'une économie villageoise qui tend à redevenir autarcique.

La politique du Front est de protéger des droits de propriété, d'"instituer un régime équitable en matière de rentes foncières et de taux d'intérêt des prêts, d'aider les paysans à résoudre le problème agraire en trouvant une solution équitable concernant les dettes injustes"63.

Mais le terme d'"équité" n'est nulle part défini. C'est pour le moment la guerre elle-même qui agit comme un moratoire des lourdes créances rurales.

Il semble donc que l'insurrection des paysans khmers ne puisse être attribuée qu'à des facteurs que nous dirons politiques. En dépit de la jacquerie, très limitée, de 1967, on ne constate pas que les problèmes agraires aient provoqué, au Cambodge, la mise en branle des forces sociales rurales, ni la mise en cause des structures de production, aussi archaiques fussent-elles dans une Asie qui se modernise. La participation massive des paysans à l'insurrection, encadrés par leurs moines rustiques, dirigés par de petits fonctionnaires ou des intellectuels le plus souvent d'origine rurale, ne se comprend qu'en relation avec le bouleversement politique, symbolique, religieux même, introduit de l'extérieur par le coup d'Etat de mars 1970.

Les travaux des marxistes indochinois ne fournissent guère d'indications précises pour l'analyse de la rente foncière, de la composition organique du capital agricole, des taux de surtravail et de plus-value. Ils se bornent le plus souvent à déterminer des "classes" rurales et à considérer les circuits monétaires. La stratégie de la lutte pour le pouvoir, l'importance donnée à la question nationale et à sa politique frontiste ont obscurci cette problématique pourtant essentielle.

Les Français, du temps de la colonie, pas plus que les Américains n'ont fait beaucoup plus que de traiter la question agraire comme une simple affaire politique parmi d'autres. Mais comment comprendre, par exemple, qu'une province comme celle du Nhê An se soit soulevée successivement en 1874, 1883, 1885, 1930, 1941, 1945 et 1956 sans aller en chercher les causes dans les permanences de la structure foncière et du mode de production? Pourquoi fallait-il que ce fût un historien des religions, attaché par conséquent aux faits de mentalité et aux croyances qu'ordonne un vieux fonds de civilisation, qui engageât l'enquêteur à patauger dans la boue des rizières? "On ne peut suivre une telle partie-- disait Paul Mus-- sans la replacer sur l'échiquier véritable. Cette expression, en l'espèce, a d'ailleurs, une application directe: c'est bien ainsi que s'offre à nous le réseau compartimenté des rizières 64."


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