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107 -- Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman, Cahiers internationaux de sociologie, Paris, n.56, janvier-juin 1974, p.175-7 [cr].

 

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Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman

par Serge Thion

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Maxime RODINSON, Marxisme et monde musulman, Paris, Editions du

Seuil, 1972, 699p.


Ce gros volume est un recueil de textes portant sur les rapports complexes du marxisme et du monde musulman, écrits par Maxime Rodinson depuis son exclusion du P.C.F. Certains d'entre eux datent de cette époque charnière (1958). La précision est d'importance car l'auteur ne cesse de se situer par rapport à cette rupture. Le livre lui-même, mais aussi chacun des textes est précédé d'une introduction où l'auteur s'explique sur les circonstances du texte, sur son itinéraire et sur les étapes de sa pensée.

On sait Maxime Rodinson assez serein. Les commentaires de 1972 ne sont nullement un "règlement de compte" comme tant d'exclus ont ressenti le besoin d'en publier. Le ton est plutôt celui de l'Autocritique d'Edgar Morin: "Il y a-- disent-ils tous les deux-- quelque chose d'incommunicable dans l'expérience stalinienne" (p.416). Mais alors que Morin prenait le parti de raconter sa propre histoire, Maxime Rodinson n'en donne que des éléments fragmentaires, ceux qui se rattachent à la composition de ces textes. Il fut un témoin actif, participant plusieurs années durant à la vie des partis communistes du Moyen-Orient; il est aujourd'hui observateur de l'histoire et certains demandent conseil à son expérience.

Mais on voit bien que Maxime Rodinson n'a jamais été complètement "jdanovisé"; il a toujours cherché à concilier son appartenance politique avec le savoir scientifique que lui donne sa vaste érudition orientaliste. Des faiblesses, des légèretés, il en a eues et il les corrige aujourd'hui par ses introductions. Ce volume comporte ainsi trois trames qui s'entrecroisent: les études de sociologie musulmane, l'histoire du mouvement communiste et en particulier du P.C.F., et l'itinéraire personnel de l'auteur. Cela forme un tout compact qui montre, avec une très rigoureuse honnêteté, une démarche intellectuelle.

L'inconvénient de cette présentation se trouve dans les répétitions. Certains textes en nuancent d'autres mais les redites occupent un espace considérable. Certains sacrifices, surtout dans la première moitié du livre, auraient facilité la lecture et allégé l'ouvrage d'une façon sans doute utile. Il faut reconnaître que le parti était difficile à prendre.

Ceci dit, le lecteur averti sera content de retrouver des textes épars, comme certains qui furent publiés ici même, (" Nature et fonction des mythes dans les mouvements socio-politiques, d'après deux exemples comparés: communisme marxiste et nationalisme arabe", [Cahiers internationaux de sociologie], n· XXXIII, 1962) ou ailleurs (" L'Egypte nassérienne au miroir marxiste", dans Les Temps modernes.) On en découvre d'autres, inédits en français comme le très bon résumé historique intitulé Le développement du socialisme et du marxisme au Moyen-Orient, ou l'exposé riche d'informations et de réflexions sur les problèmes du Parti communiste syro-libanais, Le marxisme et le nationalisme arabe. Grâce au contexte historique, on comprend bien dans quels termes les communistes syro-libanais pouvaient poser la question nationale, qui fut tant de fois la pierre d'achoppement des P.C. coloniaux, en particulier en Algérie.

Quelques textes traitent d'une question qui a une grande importance dans l'analyse, celle de la définition du "mouvement idéologique". La comparaison de ce concept, introduit par l'auteur pour unifier sa compréhension de phénomènes aussi proches et aussi dissemblables que l'expansion de l'islam et le développemcnt du mouvement communiste, avec les typologies classificatoires élaborées par différents courants sociologiques n'emporte pas notre conviction. Il y a, croyons-nous, péché de formalisme à vouloir raffiner une catégorie qui doit recouvrir des réalités aussi diverses. On saisit bien l'intuition dont le terme est issu: il suffit de l'illustrer, ce que Maxime Rodinson a fait avec son beau livre sur Mahomet (cf. 2 e éd., Le Seuil, 1968). De même, la discussion sur l'adoption puis sur l'abandon du terme de "nationalitaire" peut être considérée comme un détour inutile. Ne convient-il pas en effet de renoncer aux inventions pléthoriques de catégories nouvelles qui font sonner creux tant de textes sociologiques? Pour notre part, nous souhaiterions l'application de cette catégorie d'analyse: ça et là, l'auteur dit quelques mots du mouvement ismaélien ou du bâbisme; il faudrait approfondir, aborder d'autres mouvements idéologiques au sein de l'islam: le khareidjisme ou les confréries modernes, les mouvements wahhâbiste, senoussi, mahdiste, etc. Qui mieux que Rodinson pourrait en proposer l'interprétation d'aujourd'hui?

C'est peut-être l'occasion de noter un manque, ou plutôt une ambiguité provoquée par le titre même de l'ouvrage. Ces textes sur le monde musulman laissent un peu de côte l'Iran shiite et tout à fait l'islam indien. A part une allusion et une note (p.321), on ne trouve pas un mot sur le monde indonésien. On y observe pourtant l'existence d'un très ancien parti communiste, le plus nombreux du monde communiste, dans un pays "sociologiquement musulman", le P.K.I. L'histoire de ses trois défaites écrasantes, de ses puissants ressurgissements, de sa prise dans une terre où la religion pousse des racines profondes, serait particulièrement instructive par rapport à la fois, à la souplesse de l'idéologie islamique et aux différentes "étapes" du mouvement communiste international. A part des incursions dans le domaine turc, le gros du volume traite de problèmes arabes.

C'est d'ailleurs on qualité de connaisseur des affaires arabes que Maxime Rodinson est amené à donner plusieurs conférences, à Alger et au Caire. L'orateur est alors mis dans une situation délicate où il lui faut commenter, par exemple, les "tâches des sociétés arabes actuelles". Il convient de naviguer au plus près, car ces tâches sont en fait celles des appareils d'Etat. Le sociologue est ainsi amené, qu'il le veuille ou non-- la chose n'est pas claire-- à dire quelle est la "politique marxiste" que les pays arabes peuvent, ou doivent suivre, dans les circonstances présentes.

Or, pour notre auteur, l'un des éléments clés de son détachement de l'orthodoxie communiste a été, après le rapport Khrouchtchov, la découverte de ce qu'il appelle l'autonomie du palier idéologique. Il est de fait que cette idée, présente chez Marx, n'a pas connu une grande fortune au sein du mouvement léniniste et stalinien. Cette autonomie doit donc être récupérée au niveau de l'Etat et ses responsables doivent élaborer une idéologie qui, sans mystification, mettra les masses en mouvement sur le chemin du progrès. Le processus pratique est décrit de la façon suivante: "La mobilisation, l'endoctrinement idéologique, la direction pratique des travaux nécessaires doivent être assurés par un réseau serré de petits cadres dévoués. C'est ce réseau qu'il est le plus difficile de former dans des pays placés dans les conditions actuelles des pays arabes entre autres. Le dévouement désirable de ces cadres doit être suscité naturellement en premier lieu par l'idéologie mais aussi (jusqu'à preuve du contraire que nous fourniraient les Chinois ou les Albanais) maintenu par des avantages matériels, notamment par une ascension sociale liée au statut de cadre." (p.66). On ne voit pas très bien, dans ces conditions, ce qu'il y aurait à reprocher à certains régimes qui pratiquent ainsi l'endoctrinement et l'utilisation d'un establishment hiérarchisé de cadres "révolutionnaires". On peut entendre "idéologie" au sens d'"utopie" selon Mannheim, il n'en reste pas moins que cette distinction s'efface quand elle est manipulée par le pouvoir pour assurer sa perpétuation. Ou toutes les idéologies sont plus ou moins mensongères, ou le terme n'a plus de sens.

"L'option marxiste est le type le plus achevé d'une option pour l'homme et pour l'action dans le cadre d'un optimisme actif." (p.77) ajoute Maxime Rodinson. On ne sent plus bien, à ce niveau, la distinction qui pourrait se faire entre le marxisme, comme méthode intellectuelle, et l'humanisme sous sa forme vulgaire qui se situe aussi dans le "cadre d'un optimisme actif".

Il n'est guère surprenant que, parlant de politique, Rodinson en vienne à parler de morale. Il n'est certes pas naif pour autant: "L'Etat nécessaire actuellement subira une tentation permanente d'évolution vers le despotisme" (p.67). Mais alors pourquoi une morale d'Etat plutôt qu'une morale révolutionnaire? Précisément, l'idée de révolution semble absente de ces réflexions. Certes, les conditions n'en sont nullement réunies dans les pays arabes (pour autant que l'on connaisse ces conditions). Mais Rodinson ne connaît pas assez, à notre sens, que la problématique de Marx se situe là et que celle du mouvement communiste, léniniste et post-léniniste, c'est-à-dire la gestion d'un Etat dit socialiste, relève d'un autre monde conceptuel. Le lecteur a trop souvent l'impression d'une sorte de confusion entre les deux. Entre historiens, et non pas entre idéologues, on ne devrait pas appeler marxiste le mouvement politique issu du bolchevisme. Peut-être faut-il prendre le risque de paraître à notre auteur un sectateur furieux (nous le prendrons volontiers) en affirmant que Marx n'est pas seulement, et malgré lui, le père fondateur du plus vaste mouvement idéologique issu de notre temps, mais qu'il est aussi le créateur d'une pensée méthodique encore susceptible de porter des fruits, et surtout dans le domaine de la critique. Cette critique peut en particulier s'appliquer à l'usage qui est fait de cette pensée elle-même. Si Maxime Rodinson le fait, il ne le fait pas assez. Le lecteur a le sentiment d'être plutôt "en deçà" de Marx.

Notre sévérité vise surtout les premiers textes du recueil. Ce livre est sur nombre de problèmes des pays arabes, une source de renseignements de références (extrêmement copieuses et précises) et de réflexions. On en détachera, par exemple, les beaux portraits de quelques communistes du Moyen-Orient, Nazim Hikmet, Farjallah Helou, torturé à mort par le sinistre Abdel Hamid Serraj, l'exécuteur des basses oeuvres de Nasser, ou encore Khaled Bagdache, une manière de Thorez syrien. On sera amené aussi à reprendre, à la suite de Rodinson, l'excellent livre d'A. Bennigsen et C. Quelquejay, sur Sultan Galiev (Le "Sultangalievisme" au Tatarstan, Mouton, 1960): son compte rendu a, dans son temps, beaucoup contribué a faire connaître ce livre très riche.

On retiendra surtout de l'ouvrage son esprit ouvert et les nombreuses stimulations qu'il apporte dans des domaines aussi variés que l'histoire du mouvement communiste, l'analyse des systèmes idéologiques et les structures politiques du Moyen-Orient.

 


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