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61A -- Aléthéia, Paris, numéro 4, mai 1966, p. 219-227.


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Structurologie

Serge Thion

 

Ce texte est une note introductive qui concerne la notion de structure telle que la comprend et l'emploie Claude Lévi-Strauss. Théoricien, Lévi-Strauss n'a jamais écrit d'ouvrage théorique. Il peut donc sembler arbitraire de vouloir extraire les considérants qui parsèment ses analyses pour en faire un ensemble organisé, une condensation de principes sur l'horizon des faits. Arbitraire mais non point immotivé: notre auteur s'est lui-même essayé a définir "la notion de structure en ethnologie" dans un chapitre important d'Anthropologie structurale.

Ayant eu à présenter cette question à quelques auditeurs, nous avons choisi de suivre cet exposé de Lévi-Strauss, non sans en rapprocher diverses réflexions et remarques, qui touchent à la théorie et à la méthode, et qu'il formule ailleurs dans la trame de son discours. C'est donc une sorte de vade mecum structuraliste qui est ici présenté; il se situe au ras des textes, il contourne les éminences de l'implication philosophique, il évite les failles qui parfois, brusquement, se creusent dans le déroulement.

Le structuralisme sera, lui aussi, passible "d'une sociologie d'un nouveau genre", celle peut-être qu'évoque justement la dernière page de Tristes Tropiques. Dans l'attente de cette critique éventuelle et rédemptrice, il nous suffit de présenter cet objet d'amour et de défiance: la Structure.


* * *

"Si comme nous le croyons, l'activité inconsciente de l'esprit consiste à imposer des formes à un contenu, et si ces formes sont fondamentalement les mêmes pour tous les esprits, [220] anciens et modernes, primitifs et civilisés -- comme l'étude de la fonction symbolique, telle qu'elle s'exprime dans le langage, le montre de façon si éclatante -- il faut et il suffit d'atteindre la structure inconsciente, sous-jacente à chaque institution ou à chaque coutume, pour obtenir un principe d'interprétation valide pour d'autres institutions et d'autres coutumes, à condition, naturellement, de pousser assez loin l'analyse". (Anthropologie structurale, p. 28) Ainsi la visée du structuralisme est-elle de fournir un principe d'explication universel de l'homme au travers de ses manifestations les plus diverses.

Bien que Lévi-Strauss refuse de se poser en "père du structuralisme", la notion de structure est centrale dans ses analyses concrètes et ses constructions théoriques. Il en a systématisé l'utilisation en cherchant parallèlement à en limiter les conditions d'emploi.

Il a expliqué à plusieurs reprises que c'est en empruntant à la linguistique moderne ses pratiques de base qu'il a fondé sa méthode d'analyse. En effet, la linguistique après Saussure lui semble être la seule discipline des sciences humaines à atteindre un niveau de formalisation comparable à celui des sciences de la nature, et par conséquent à pouvoir leur emprunter des instruments qui s'adaptent à ses propres problèmes, en l'occurrence les mathématiques modernes. Adversaire décidé de l'empirisme, Lévi-Strauss vise dans la compréhension et l'explication des faits une totale rigueur et un niveau de généralisation satisfaisant.


L'ANALYSE STRUCTURALE


L'idée fondamentale de Lévi-Strauss est que l'objet de la linguistique et celui de l'anthropologie sont homologues.

Dans sa thèse sur Les Structures élémentaires de la parenté, il commence par montrer que la prohibition de l'inceste est le seul phénomène obéissant à la fois à des lois de nature et à des lois de culture, qu'il assure le passage de l'une à l'autre, et qu'il est par conséquent la condition de l'existence humaine. Cette condition, à première vue négative, se révèle positive puisqu'elle engage la circulation des femmes avec un degré plus ou moins grand de déterminisme dans le mode de distribution. Il y a don réciproque et des structures de communication peuvent s'élaborer. Dans un premier stade, l'anthropologue s'attache à mettre au jour ces structures élémentaires, dont l'expérience prouve qu'elles ne diffèrent pas [221] formellement de celles que décrivent le linguiste et le phonologue; seul change le niveau d'étude.

"L'ethnologie est une science résiduelle", dit Lévi-Strauss, et doublement puisque non seulement elle étudie des phénomènes considérés longtemps par les sciences humaines comme exceptionnels ou archaïques, mais au sein même de son étude, une bonne ethnologie doit se pencher tout particulièrement sur les faits apparemment anormaux, ceux dont la théorie ne rend pas compte. Ces résidus, ces écarts entre les faits et la règle, font la joie du structuraliste, car c'est par ce défaut de l'explication qu'il peut espérer atteindre les faits sociaux en profondeur. Cela même peut servir de base à des définitions, par exemple: "Nous appelons culture tout ensemble ethnographique qui, du point de vue de l'enquête, présente par rapport à d'autres des écarts significatifs... Le terme de culture est employé pour regrouper un ensemble d'écarts significatifs dont l'expérience prouve que les limites coïncident approximativement". L'objet dernier des recherches structurales sera l'ensemble des constantes qui sont liées à ces écarts différentiels.

Avant d'aborder la méthode d'analyse elle-même, il faut énoncer les principes qui lui servent de base, et qui justifient sa prétention à un déroulement rigoureux. Ces principes sont: "économie d'explication; unité de la solution; possibilité de restituer l'ensemble à partir d'un fragment, et de prévoir les développements ultérieurs depuis les données actuelles". (Anthropologie structurale, p. 233).

Ces principes posés, il faut immédiatement situer le problème: "La notion de structure sociale ne se rapporte pas à la réalité empirique mais aux modèles construits d'après celle-ci. Ainsi apparaît la différence entre deux notions si voisines qu'on les a souvent confondues, je veux dire celle de structure sociale et celle de relations sociales. Les relations sociales sont la matière première employée pour la construction des modèles qui rendent manifeste la structure sociale elle-même. En aucun cas celle-ci ne saurait donc être ramenée à l'ensemble des relations sociales, observables dans une société donnée".

On voit qu'entre la réalité et la structure s'intercale l'outil par excellence du chercheur, le modèle. Ce modèle ne saurait être entièrement arbitraire, bien que sur une observation empirique, même supposée dépourvue de préjugés théoriques, on peut concevoir que plusieurs modèles soient élaborés. Il existe entre la réalité et le modèle qui l'exprime, des règles précises de [222] formalisation, qui, de plus, sont déterminantes pour la validité du traitement théorique du modèle.

Les faits doivent être étudiés en eux-mêmes et en rapport avec l'ensemble du contexte. Parmi plusieurs modèles possibles, le modèle vrai est "celui qui, tout en étant le plus simple répondra à la double condition de n'utiliser d'autres faits que ceux considérés, et de rendre compte de tous".

D'autre part, il convient de faire une distinction entre modèles inconscients et modèles conscients, ces derniers étant par exemple la connaissance qu'ont les indigènes de leurs propres réglementations sociales. Mais, dit Lévi-Strauss, "les modèles conscients -- qu'on appelle communément des "normes" -- comptent parmi les plus pauvres qui soient, en raison de leur fonction qui est de perpétuer les croyances et les usages, plutôt que d'en exposer les ressorts. Ainsi l'analyse structurale se heurte à une situation paradoxale, bien connue du linguiste: plus nette est la structure apparente, plus difficile devient-il de saisir la structure profonde, à cause des modèles conscients et déformés qui s'interposent comme des obstacles entre l'observateur et son objet". Par contre, les modèles inconscients rendent compte de phénomènes qui n'ont pas été jusqu'alors reliés en système, ce qui facilite le travail de l'ethnologue.

Enfin une dernière distinction mérite d'être signalée, c'est celle qui est faite entre modèle mécanique et modèle statistique. "Un modèle dont les éléments constitutifs sont à l'échelle des phénomènes sera appelé modèle mécanique" par exemple: les lois du mariage dans une société primitive où les éléments constitutifs sont les individus rangés en clans ou en classes; le modèle dont les éléments sont à une échelle différente des phénomènes est un modèle statistique, comme les lois du mariage dans la société contemporaine où ses éléments sont la fluidité sociale et la quantité d'information; ils sont tels qu'on ne peut les intégrer que par des méthodes statistiques.

Bien sûr, selon les phénomènes et les niveaux d'étude, des formes intermédiaires peuvent exister. Ce qui importe le plus, ce sont les propriétés formelles de ces modèles, propriétés qui seules permettent la comparaison de modèles construits à des niveaux stratégiques différents. Cette importance des propriétés formelles se retrouve à tous les échelons de la démarche structuraliste, et en particulier dans le deuxième temps de l'analyse, celui du modèle de la structure: "Les recherches structurales n'offriraient guère d'intérêt si les structures n'étaient [223] traduisibles en modèles dont les propriétés formelles sont comparables, indépendamment des éléments qui les composent"; ainsi cette homologie formelle qui permet de passer de l'un à l'autre, encore que cette homologie ne soit réalisée qu'a certaines conditions. Lesquelles ?

"Tout modèle appartient à un groupe de transformation dont chacune correspond à un modèle de même famille, si bien que l'ensemble de ces transformations constitue un groupe de modèles." (Anthropologie structurale, p. 306). Autrement dit, puisque les éléments d'un modèle sont liés de façon systématique, la modification de l'un d'entre eux entraîne une variation combinée des autres, et par suite une transformation du modèle, éventuellement sur le plan même de son système. Mais un modèle donné, et ceux qui sont de la même famille, ne peuvent connaître que les transformations qui proviennent d'une même matrice. Il y a ainsi entre un groupe de modèles et un groupe de transformation une relation nécessaire et exclusive, qui permet ensuite de définir la structure correspondante.

Ces conditions entraînent comme corollaire que l'on peut prévoir la réaction du modèle en cas de modification de l'un de ses éléments, et que son fonctionnement rend compte de tous les faits observés.

Il est de fait que ces considérations sont très abstraites. Lévi-Strauss, dans une formalisation au demeurant assez peu claire, définit ici les nécessités d'une formalisation compatible avec un traitement mathématique auquel il fait expressément allusion.

Dans son dernier ouvrage, Le Cru et le cuit, il précise les conditions d'utilisation de la méthode. Il dit en effet qu'elle "n'est légitime qu'à condition d'être exhaustive: si l'on se permettait de traiter les divergences apparentes entre des mythes, dont on affirme par ailleurs qu'ils relèvent d'un même groupe, comme le résultat, tantôt de transformations logiques, tantôt d'accidents historiques, la porte serait grande ouverte aux interprétations arbitraires: car on pourrait toujours choisir la plus commode et solliciter la logique quand l'histoire se dérobe quitte à se rabattre sur la seconde quand la première fait défaut. Alors l'analyse structurale reposerait entièrement sur des pétitions de principe, et elle perdrait sa seule justification, qui réside dans le codage à la fois unique et le plus économique, auquel elle sait réduire des messages dont la complexité était fort rebutante et qui, avant qu'elle n'intervienne, semblaient [224] impossibles à déchiffrer. Ou l'analyse structurale réussit à épuiser toutes les modalités concrètes de son objet, ou on perd le droit de l'appliquer à l'une quelconque de ses modalités". (p. 155)

Le modèle alors constitué, c'est par une manoeuvre "artisanale, opératoire", par la confrontation avec la réalité et l'expérimentation de ses mécanismes internes que l'on pourra construire cette pyramide de relations logiques d'oppositions et de corrélations, d'alternances et de distributions en quoi se résolvent les structures. Presque toujours ces relations sont d'ordre binaire comme celles dont font fréquemment usage les théories récentes de l'information.

 

LES TYPES DE STRUCTURE

 

Il est bien évident après ce que nous venons de voir de l'analyse structurale que celle-ci tend à résoudre les écarts différentiels qui se manifesteraient à un quelconque niveau et leur donner une signification générale. "En ethnologie comme en linguistique, ce n'est pas la comparaison qui fonde la généralisation, mais le contraire". Ce n'est qu'à l'étage de l'objet structuré qu'il est possible de se rendre compte si une typologie des structures à un sens ou non.

Prenons l'exemple de l'espace et du temps. Si l'on considère avec Lévi-Strauss que ces dimensions "n'ont d'autres propriétés que celles des phénomènes sociaux qui les peuplent", l'expérience prouve que "des structures de même type peuvent être récurrentes à des niveaux très différents du temps et de l'espace, et rien n'exclut qu'un modèle statistique (par exemple, un de ceux élaborés en sociométrie) ne se révèle plus utile pour construire un modèle analogue, applicable à l'histoire générale des civilisations, qu'un autre directement inspiré des faits emprunté à ce seul domaine". Cet exemple tend donc à prouver la parfaite indépendance du modèle par rapport à la réalité dont il dérive.

Il n'en existe pas moins deux grandes classes de structures, les sociales et les mentales. Il nous faudra voir si elles se trouvent dans un rapport de pure et simple translation, ou sinon dans un rapport, que l'on pourrait qualifier d'homothétique.


A.-- "En quoi consistent les structures mentales auxquelles nous avons fait appel et dont nous croyons pouvoir établir [225] l'universalité? Elles sont, semble-t-il, au nombre de trois: l'exigence de la Règle comme Règle; la notion de réciprocité considérée comme la forme la plus immédiate sous laquelle puisse être intégrée l'opposition de moi et d'autrui; enfin le caractère synthétique du Don, c'est-à-dire le fait que le transfert consenti d'une valeur, d'un individu à un autre, change ceux-ci en partenaires, et ajoute une qualité nouvelle à la valeur transférée." (Structures élémentaires de la parenté, p. 108).

B.-- Prenons encore un exemple dans les Structures élémentaires de la parenté (p. 547): A propos des systèmes de mariage par cousins croisés qui soulève un problème par une irrégularité statistique apparente, Lévi-Strauss écrit: "La logique doit être là cependant, si les systèmes de parenté sont, réellement, des systèmes, et si, comme tout notre travail à tenté d'en fournir la démonstration, des structures formelles, consciemment ou inconsciemment appréhendées par l'esprit des hommes, constituent la base indestructible des institutions matrimoniales, de la prohibition de l'inceste par laquelle l'existence de ces institutions est rendue possible, et de la culture elle-même, dont la prohibition de l'inceste constitue l'avènement".

Ici comme précédemment, les structures sont conçues comme la base même de toute existence organisée.

C.-- Une évolution ne se conçoit qu'en fonction d'un ordre antérieur, et si chaque structure correspond à un système qui ordonne les individus à l'intérieur du groupe (parenté, clan, richesses), "toutes ces structures d'ordre peuvent être elles-mêmes ordonnées à la condition de déceler quelles relations les unissent, et de quelle façon elles réagissent les unes sur les autres du point de vue synchronique". Mais avant de déceler ces relations, il faudrait atteindre un niveau où les structures sociales soient de plain-pied avec les structures mentales et linguistiques, par une analyse des formes voisines n'offrant que de relatives discontinuités comparables à celles que l'on peut discerner dans d'autres domaines, comme les organisations claniques, règles du mariage, croyances religieuses, etc.

Pour arriver de l'organisation des structures d'ordre évoquée plus haut à ce qu'on pourrait appeler une "métastructure", Lévi-Strauss pense qu'il faut faire intervenir deux sortes d'ordres, les "ordres vécus", fonctions des réalités objectives, et les "ordres conçus", interprétations desdites réalités, comme la religion ou le mythe. Nous recoupons ici la distinction faite [226] précédemment entre structure mentale et structure sociale et le distinguo s'avère de caractère surtout méthodologique.

Par l'étude de ces ensembles structurés au sein des deux ordres, et celle de leurs corrélations avec les réalités sociales, Lévi-Strauss croit que "nous serons un jour en mesure de comprendre" sinon la fonction des "ordres conçus", du moins les mécanismes qui leur permettent de remplir cette fonction. C'est dans ce sens qu'il a apporté une contribution, en montrant que la classification totémique conçoit une homologie de structure entre deux séries, l'une naturelle, l'autre sociale.

Pour notre part, nous y voyons une formulation particulièrement fructueuse de la question que Marx a insuffisamment qualifiée de rapport dialectique entre infrastructure et superstructure.

C'est d'ailleurs l'un des buts de La Pensée sauvage où Lévi-Strauss affirme: "Sans mettre en cause l'incontestable primat des infrastructures, nous croyons qu'entre praxis et pratiques s'intercale toujours un médiateur, qui est le schème conceptuel par l'opération duquel une matière et une forme, dépourvues l'une et l'autre d'existence indépendante, s'accomplissent comme structures, c'est-à-dire comme êtres à la fois empiriques et intelligibles. C'est à cette théorie des superstructures, à peine esquissée par Marx, que nous souhaitons contribuer, réservant à l'histoire... le soin de développer l'étude des infrastructures proprement dites, qui ne peut être principalement la nôtre, parce que l'ethnologie est d'abord une psychologie." (p. 173-4).

 

STRUCTURE ET EXPLICATION

Lévi-Strauss est un anthropologue, mais ses recherches "ne revendiquent pas un domaine propre, parmi les faits de société; elles constituent plutôt une méthode susceptible d'être appliquée à divers problèmes ethnologiques, et elles s'apparentent à des formes d'analyse structurale en usage dans des domaines différents." Pour lui, le mouvement va vers une association de divers disciplines pour fonder la science de la communication, la sémiologie, selon le mot de Saussure. C'est cette science de la communication qui devra rendre compte des principales questions que pose l'existence de la société et son instrument sera la notion de structure, la structure qui n'a pas de contenu [227] distinct, puisqu'elle est le "contenu même, appréhendé dans une organisation logique conçue comme propriété du réel". (La Pensée sauvage)

Ainsi, comme toutes les tentatives d'Anthropologie générale, comme Descartes ou Engels, le structuraliste pense qu'il dépouille l'idéologie et qu'il raisonne selon les catégories de l'univers. "En chacune de ses entreprises pratiques, l'anthropologie ne fait qu'avérer une homologie de structure, entre la pensée humaine en exercice et l'objet humain auquel elle s'applique. L'intégration méthodologique du fond et de la forme reflète, à sa manière, une intégration plus essentielle; celle de la méthode et de la réalité". (Le Totémisme aujourd'hui, p.131).

 

 


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