Libération 3 juillet 2001
p. 18
Une baffe, une plainte, une conférence de presse. Les auteurs
de polars français se déchirent autour de l'un des
leurs, Didier Daeninckx. Talentueux romancier -- entre autres
Nazis dans le métro ou Meurtres pour mémoire
--, il est aussi un militant acharné à traquer,
depuis le début des années 90, les «rouge-brun»
-- entente contre nature entre les «rouges» communistes
et les «bruns» fascistes -- et la dérive d'une
frange de l'ultra-gauche vers le négationnisme et l'antisémitisme.
Souvent il est tombé juste. A trop vouloir prouver, il
lui est arrivé aussi de tourner au faux procès.
En accusant, par exemple, Gilles Perrault, d'être l'auteur
«de nombreux dérapagaes banalisant la Shoah».
Régler son compte. Ça fait presque dix ans
que ça dure. La haine est d'autant plus rude que la plupart
des écrivains qui se crachent au visage ont été
des amis, qui, après Jean-Patrick Manchette, ont suivi
la voie du polar engagé et social. Et que, pour la plupart,
ils militaient à Ras l'Front, l'organisation anti-FN et
antifasciste. D'ailleurs, hurlent les anti-Daeninckx, «en
1996-1997, ses menées déclenchent un conflit interne
au sein du mouvement, il en sera finalement écarté
et ses calomnies dénoncées.» Hier, les anti
ont voulu lui régler son compte au cours d'une conférence
de presse; «Depuis dix ans, il tire sur son propre camp,
mais sur les fascistes. Jeune, il a été stalinien
et ça marque», commente l'historien Maurice Rajsfus
(1). «Ce n'est pas une petite querelle dans le petit milieu
du polar, reprend Thierry Jonquet (les orpailleurs, Moloch),
il dépense son énergie à faire courir des
rumeurs. Les gens pensent, "si Didier le dit, c'est vrai".
Je ne peux plus aller signer dans une librairie sans qu'on me
demande pourquoi je suis si complaisant avec les négationnistes.»
Et Gérard Delteil: «Il ne cesse de faire courir des
ragots, ça devient infernal dans notre milieu.» Ensemble
ils clament: «Nous sommes face à un psychopathe obsédé.»
A obsédé, obsédé et demi. Jonquet
inonde Daeninckx d'e-mails enragés. Il recommande à
son «cher canal de l'Ourcq de la Pensée» de,
chaque soir, ne pas oublier «de prendre [ses] gouttes: "Sinon
tu sais bien que tu as tendance à divaguer". Ailleurs,
c'est "Mets tes couches, Didier, tu sais que tu es incontinent"».
Bref, c'est d'une haute tenue. Et Daeninckx a porté plainte
contre lui pour harcèlement. «Ce que je dis, je l'assume,
dit-il. Et je n'ai jamais rien dit contre Rajsfus, c'est une rumeur
qui court. Quelqu'un lui a dit que j'avais dit qu'il était
négationniste. Personne ne peut dire ça à
son propos. Et je le lui ai répété 50 fois.
D'un autre côté, c'est vrai, il y a des personnages
à qui je refuse de serrer la main ou avec lesquels je refuse
de figurer sur la photo.»
Une autre rumeur a tout fait rebondir, il y a peu. La femme de
Daeninckx, assurent ses détracteurs, aurait accusé
Guy Dardel, le directeur de la radio libertaire Fréquence
Paris plurielle, d'être «négationniste et pédophile»,
entraînant l'arrêt des subventions de la mairie d'Aubervilliers
pour la radio. «Faux et archifaux», répond
Daeninckx. En tout cas, le 15 juin; les anti se donnent rendez-vous
à un colloque sur le polar à la Bastille et somment
l'écrivain de s'expliquer sur ses «calomnies»
dans l'affaire Dardel. C'est la bousculade. Daeninckx est jeté
à terre, selon les uns, se laisse tomber, selon les autres.
Aussitôt, pétition des anti et des pro circulent.
La première, signée Dardel, Rajsfus, Jonquet, Delteil,
Quadruppani. La seconde, Pouy, Fajardie, Dessaint, Maud Tabachnik,
Manotti.
Barre de fer. «Tout le monde a pété
les câbles là-dedans, sourit Jean-Bernard Pouy (la
Petite Ecuyère a cafté, 1280 Ames), en fait
ce sont des luttes tardives et larvées de gauchistes. C'est
mieux qu'avant d'ailleurs, où ils se battaient à
coups de barre de fer! Mais, là, Didier était seul
face à tous ses ennemis. Il s'est fait bousculer, il a
fallu l'exfiltrer par la petite porte. Je n'aime pas ça.»
Alain Krivine, à qui Jonquet a dédié son
Rouge est la vie, et dont le nom a été cité
à tort dans le camp des anti, refuse de prendre parti.
«Qu'ils nous foutent la paix et fassent leur métier.
Ecrire!» Voilà.
Dominique Simonnot.
(1) Fils de déporté, il a écrit entre autres,
10 ans en 1938; Sois juif et tais-toi! 1930-1940, les Français
israélites face au nazisme; Jeudi noir, 16 juillet 1942.
Mon commentaire: L'article ne parle pas des gardes
du corps amenés, selon les témoins, par Daeninckx,
signe qu'il s'attendait à une confrontation, inévitable
d'ailleurs, en raison de ses agissements.
Il se blanchit d'avoir accusé Maurice Rajsfus, mais il
ignore certainement que, longtremps avant l'affaire Faurisson,
j'étais un familier de la maison Plocki. J'aimais bien
ces gens et je tâchai d'apprendre d'eux, de Jenny, la soeur
de Maurice et de Jean-René Chauvin, le compagnon de Jenny,
plus âgés que moi, ce qui s'était vécu
pendant la guerre, la déportation, les camps, sans d'ailleurs
avoir à partager leur trotskysme. Dans la logique de Daeninckx,
cela doit tirer à conséquences...
Curieusement, cet article n'est
pas apparu dans la version électronique de Libération
et ne figure pas aux archives.
ST
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