Serge Quadruppani a écrit :
(<serge.quadruppani@free.fr>)
A la suite d'une demande d'éclaircissements d'un abonné
d'infozone (que je salue amicalement au passage), je lui ai envoyé
ce qui suit. Comme il me dit que cela pourrait intéresser
d'autres personnes, je l'envois sur la liste, dans une version
passablement augmentée.
Je tiens à dire que je suis conscient du caractère
dérisoire de ces polémiques, à l'heure où
l'Algérie est au bord de la guerre civile, où les
populations palestiniennes subissent le talon de fer du colonialisme,
où se prépare une confrontation à Gênes
qui pourrait prendre des proportions inédites.
Beaucoup d'encre a déjà coulé, bien des livres
ont été publiés sur ce que tu appelles un
"différend" et que nous appelons une campagne
de calomnies tous azimuts. Daeninckx tient absolument à
"démontrer" que je suis négationniste
malgré dix écrits qui montrent exactement le contraire
(voir notamment ma contribution dans "libertaires et ultra-gauche
contre le négationnisme", Ed. Réflex), il tient
à "prouver" que Perrault, fondateur de Ras l'Front,
ennemi historique de la DST (voir "Un homme à part",
son livre sur Curiel) est un négationniste secret manipulé
par la DST, il répand des infamies sur Jonquet, auteur
des "Orpailleurs", il suggère que Hervé
Delouche, militant de Réflex et journaliste d'extrême-gauche
connu de cent personnes a trempé dans l'assassinat de Dulcie
September (et il faut voir avec quels délirants arguments!),
il a obtenu que quelqu'un d'aussi insoupçonnable que Guy
Dardel, président de Fréquences Paris Plurielles
soit étiqueté par certains comme "négationniste",
il tient à salir des gens comme nous dont la pratique a
toujours été à ciel ouvert et à l'exact
opposé de ce qu'il raconte, il tient à raconter
tant d'énormes calembraines que la seule question réelle
qui se pose est: comment des gens sensés peuvent-ils encore
accorder du crédit à cet inquisiteur paranoïaque?
Son succès reposerait-il sur une tendance lourde en milieu
militant, ce que j'appelle le complotisme et l'"esprit du
soupçon"? Je te joins un texte là-dessus, que
j'ai publié dans No Pasaran, la revue nazie bien connue.
(attention, là, c'est du deuxième degré,
si tu étais Daeninckx, tu dirais que j'avoue que No Pasaran
est nazi)
Heureux es-tu d'ignorer l'existence de ce clapotis fangeux qui
emputantit l'atmosphère en milieu polar et à l'extrême-gauche
depuis plusieurs années. On prépare un dossier noir
de la calomnie dont la parution sera signalé en temps utile.
Quand il écrivait "Meurtre pour mémoire",
Daeninckx faisait oeuvre utile. Aujourd'hui, utilisant son aura
d'auteur de gauche, il ne fait plus que semer la confusion dans
les milieux militants et leur faire perdre beaucoup trop de temps
avec ses conneries. Comme je ne suis pas complotiste, je ne pose
pas la question: "pour qui roule-t-il?", il est trop
évident que mille boutiques l'utilisent tour à tour
pour règler leurs querelles de boutiques:
Daeninckx a sa propre logique, qui sert toutes les logiques destructrices
des luttes et des combats authentiques.
Péché mignon des politicards groupusculaires passionnés
par leurs affrontements de tendance et des antinazis de salon
qui luttent farouchement d'écrans de télés
en pétitions, l'esprit du soupçon n'était
déjà que trop répandu sous nos latitudes.
On sait qu'avec un certain romancier policier, chef de la bande
des nainckx de jardin de l'antifascisme, cet esprit a été
porté à des sommets de paranaoïa inégalés.
Cet antifascisme-là a pris la figure de ce qu'il prétend
combattre. Sans se laisser obnubiler par l'odieux pittoresque
d'un cinglé et des petits arrivistes qui le poussent, il
faut voir en eux le symptôme d'une tendance beaucoup trop
répandue, y compris dans des courants étrangers
à la tradition stalinienne. Elle repose pourtant sur des
procédés d'une étonnante grossièreté.
On exhume du passé d'auteurs ou de militants des écrits
ou des pratiques sans prendre la peine de les resituer ni dans
le contexte de l'époque, ni dans la continuité d'une
évolution autocritique. On les choisit uniquement en fonction
de l'effet de scandale que ces mots ou ces actes peuvent provoquer
aujourd'hui. Sans tenir compte de ce que font ou disent aujourd'hui
ces personnes, on les stigmatise, on cherche à les marquer
à vie, et on tente de les empêcher de paraître,
d'écrire ou de militer. L'anachronisme sert la plus basse
chasse aux sorcières, les règlements de compte personnels,
la concurrence littéraire et universitaire sauvage. Une
conception virale du fascisme et une vision policière de
l'histoire servent des stratégies personnelles en même
temps qu'une instrumentalisation politicienne de la lutte antifasciste
et antinégationniste. Des gens qui ont pour principale
compétence leur capacité à mobiliser des
médias font comme s'ils étaient les premiers à
découvrir tout à coup des histoires militantes ou
des écrits déjà connus, analysés et
critiqués par des auteurs qui ont pris la peine de comprendre
l'histoire des courants mis en cause. Chez les nouveaux inquisiteurs
débusqueurs de fascistes secrets, la faiblesse du savoir
s'allie au simplisme du raisonnement : il suffit d'avoir approché
tel ou tel, catalogué d'" extrême-droite "
pour qu'on soit aussitôt réputé contaminé,
et à jamais. Car c'est la particularité de cette
conception que de postuler une sorte d'essence éternelle
de l'extrême-droite. Quand bien même un individu aurait
été sur des positions d'extrême-droite un
jour, le droit de changer devrait lui être reconnu, comme
il l'est aujourd'hui si largement accordé aux anciens staliniens
et maoïstes qui ont eux, soutenu des assassins et des tortionnaires
en activité. A plus forte raison est-il intolérable
qu'on se livre à des contorsions pour bricoler des apparences
d'accointances passées entre les négationnistes
et des gens qui, à l'ultra-gauche, quelles qu'aient été
les faiblesses de leur critique, furent les premiers à
déclarer publiquement Faurisson "indéfendable"
et son argumentation antisémite. De même est-il effarant
qu'aient pu trouver un écho les attaques daeninxienne contre
Gilles Perrault, dont l'engagement antifasciste et antiraciste,
depuis tant d'années, n'est pas discutable. Quant aux hyrperadicaux
qui croient malin de renvoyer Daeninckx et Perrault dos à
dos, sous prétexte qu'ils appartiendraient à la
même famille politique, en refusant ainsi de distinguer
dans cette affaire entre le menteur et celui qui dit la vérité,
en refusant de dénoncer un procès réellement
stalinien sous prétexte qu'une de ses victimes le serait
fantasmatiquement, en soutenant de leur neutralité les
micro-Béria du polar, ils ne voient pas qu'ils laissent
prospérer aujourd'hui des procédés dont ils
pourront être victimes demain. De telles entreprises ne
peuvent reposer que sur une conception policière de l'histoire,
qui voit des complots partout et postule que l'on puisse poursuivre
de ténébreux projets à l'opposé d'engagements
parfaitement clairs et durables. Le caractère paranoïaque
de cette vision ne devrait échapper à personne :
il parvient toutefois à séduire des esprits affamés
d'explications simples et sensationnelles. Ainsi assiste-t-on
à l'extension immodérée et sans rigueur de
l'étiquette " révisionniste " ou "
négationniste ", utilisée pour disqualifier
des adversaires politiques, sur le modèle des staliniens
des années 50 qui distribuaient le qualificatif "
fasciste " sur leur droite comme sur leur gauche. Ce qui
ne peut qu'entraver la lutte contre le négationnisme réel,
visage moderne de l'antisémitisme. L'esprit du soupçon
sert d'ersatz aussi bien à l'analyse réelle qu'à
la lutte de terrain, l'une et l'autre longues, difficiles et peu
spectaculaires. Faute de faire reculer réellement le racisme,
le national-populisme, la folie sécuritaire, on traquera
le fantasme du fascisme. Faute de comprendre la barbarie d'aujourd'hui,
on évoquera sur le seul mode incantatoire le fantôme
des barbaries passées. En méconnaissant totalement
les conditions sociales réelles de l'éclosion et
de l'essor du fascisme, l'esprit du soupçon ne rend pas
seulement impuissant face à la barbarie : il trahit des
similitudes troublantes avec les idéologies totalitaires.
Il ne peut qu'en faciliter l'essor.
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DISCLAIMER: Ce texte m'est est parvenu le 28 juin 2001. Je le
suppose écrit par Quadruppani, qui en est donc en principe
le responsable. Je le donne ici à titre purement informatif.
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