Libération,
2 juin 2000
Par SYLVESTRE HUET
Le vendredi 2 juin 2000
Catherine Bréchignac, directrice générale
du CNRS, a décidé de rendre publique -- lire l'interview
ci-contre -- l'action qu'elle mène depuis plus de deux
ans contre Serge Thion, chercheur au CNRS depuis 1971, l'un des
piliers du négationnisme français. Et si la physicienne
rompt avec la discrétion jusqu'alors de mise, c'est qu'elle
est outrée qu'on puisse la soupçonner de la moindre
indulgence vis-à-vis de Serge Thion, l'un des 11 000 chercheurs
de l'organisme qu'elle dirige.
Il est vrai que le CNRS ne peut guère se féliciter
de compter Serge Thion dans ses effectifs. Caractéristiques
du personnage, ces phrases signées de lui que l'on peut
trouver sur l'Internet (1), à propos de la récente
visite de Lionel Jospin en Israël: «L'irrépressible
besoin des socialistes de se mettre à plat ventre devant
tout ce qui pourrait avoir l'air juif est également bien
connu [...] Jospin mouille quand il serre sur son c_ur ce genre
de meurtrier (Ehud Barak, ndlr) [...] alors ils lui ont caillassé
la gueule à Bir Zeit [...] et ce crétin liberticide
de Gayssot en a pris plein la gueule aussi. Merci à nos
camarades palestiniens.»
Dérive.
Né en 1942, Serge Thion est une figure centrale et prolifique
du négationnisme français. Dès 1979, il prend
fait et cause, jusque devant la justice, pour Robert Faurisson
qui nie l'existence des chambres à gaz dans les camps et
l'extermination des juifs par les nazis. Une défense menée
au nom de la «liberté du chercheur» et abondamment
détaillée par Thion dans son pamphlet Vérité
historique ou vérité politique? Une prise de
position alors surprenante, de la part d'un chercheur qui s'était
fait connaître par des ouvrages sur l'apartheid (le Pouvoir
pâle) ou l'Asie du Sud-Est revendiqués comme
marxistes et anticolonialistes.
Sa dérive intellectuelle conduira ce «révolutionnaire»,
animateur du groupe la Vieille Taupe (une expression de Marx pour
signifier la révolution et désignant dans ce cas
une librairie du Quartier latin), de l'ultragauche à la
propagande négationniste et révisionniste. Son plus
beau coup étant, en 1981, d'obtenir de Noam Chomsky, le
linguiste américain, la signature d'une pétition
en faveur de la «liberté académique»
de Faurisson. Serge Thion tentera aussi de nier le caractère
génocidaire du régime cambodgien de Pol Pot, essentiellement
pour faire le parallèle avec un autre génocide --
la Shoah -- et les envelopper du même «doute scientifique».
Ménage.
Avec l'arrivée de l'Internet, considéré comme
«une chance inestimable pour les travaux révisionnistes»,
peut-on lire sur un site alimenté par Serge Thion, ces
textes ont trouvé une nouvelle diffusion. Et soulevé
une vive réaction de la directrice générale
du CNRS qui manifeste sa volonté de faire le ménage,
malgré les difficultés administratives et juridiques
que Serge Thion, protégé par son statut de fonctionnaire,
ne manquera pas d'utiliser comme il le fait depuis vingt ans.
Responsable de la commission d'enquête diligentée
par Catherine Bréchignac, l'historien François Bédarida
annonce que son rapport est pour «très bientôt».
Et qu'il contient la «preuve formelle que les textes négationnistes
signés de Serge Thion sur Internet ont bien été
déposés par lui». Pour l'historien, le CNRS
doit «se poser le problème majeur des limites de
la liberté de la recherche. Le CNRS n'a pas d'orthodoxie
historique mais ne peut admettre les transgressions de la méthode
scientifique. De plus, Serge Thion a réussi pendant longtemps
à dresser une cloison étanche entre son activité
scientifique et son militantisme négationniste. Toute action
à son encontre exige du discernement, car si les sanctions
sont moralement justifiées elles ne peuvent être
juridiquement arbitraires.».
(1) Sur le site de l'Association des anciens amateurs de récits
de guerre et d'holocauste. Une information complète sur
le sujet peut être trouvée sur www.amnistia.net
Recueilli par SYLVESTRE HUET
«S'il est prouvé que les activités à
titre privé de Serge Thion tombent sous le coup de la loi,
c'est à la justice d'intervenir. J'espère qu'elle
le fera.»
THIERRY DUDOIT
Avertie en 1998 des activités de Serge Thion, Catherine
Bréchignac a aussitôt demandé une enquête
et s'est retournée vers la justice.
Directrice générale du CNRS, Catherine Bréchignac
rend publique son action à l'encontre de Serge Thion, chargé
de recherche au CNRS.
Qu'allez-vous faire de Serge Thion?
La loi Gayssot interdit la négation des crimes contre l'humanité,
si Serge Thion y contrevient, il doit subir les conséquences
prévues par cette loi. Si vous connaissez une personne
qui bafoue la loi, vous devez en avertir le procureur de la République,
ce que je suis en train de faire. Cette action ne date pas d'aujourd'hui.
Les instances d'évaluation du CNRS en charge de ce chercheur
m'ont alertée à l'automne 1998 sur l'activité
de Serge Thion. Dès le 18 novembre 1998, j'ai donc, sur
avis du comité d'éthique du CNRS, mis en place une
commission destinée à enquêter sur un site
web. En particulier de déterminer si les textes répréhensibles
répertoriés sur ce site l'avaient été
via des moyens de communication provenant d'un agent du CNRS.
Dans le passé, Serge Thion avait déjà utilisé
le site de la Maison des sciences de l'homme, institution qui
ne relève pas du CNRS, pour diffuser des textes non scientifiques.
D'autre part, à ma demande et à celle du département
sciences de l'homme et de la société, la section
du comité national dont il dépend l'a évalué
en mars dernier et a conclu, à l'unanimité moins
une voix, à une insuffisance professionnelle pour les deux
dernières années. J'envisage donc de donner suite
à cette procédure et de convoquer une commission
administrative paritaire qui devra recommander une suite, une
sanction éventuellement, à cette évaluation.
De quelles sanctions Thion est-il menacé?
Je n'accuse pas Serge Thion, je souhaite demander à la
justice de déterminer s'il a, en tant que chercheur CNRS,
publié des textes négationnistes. Si l'enquête
interne démontre qu'il utilise son temps de travail pour
d'autres activités que sa recherche, il doit être
sanctionné à ce titre comme n'importe quel chercheur
du CNRS qui ne justifierait pas son salaire. Si ces activités
ressortissent du négationnisme, j'entends bien faire respecter
la loi. Je demanderai au ministre de prendre une sanction qui
peut aller jusqu'à la révocation. En outre, s'il
est prouvé que ses activités à titre privé,
en dehors de son temps de travail, tombent sous le coup de la
loi, c'est à la justice d'intervenir. J'espère qu'elle
le fera.
Comment expliquer que Serge Thion soit toujours au CNRS?
Je dirige le CNRS depuis l'automne 1997. J'ai découvert
cette affaire, il faut l'avouer très éloignée
de mes préoccupations de physicienne, à l'automne
1998. J'ai agi aussitôt. Je suis le premier directeur général
à l'avoir fait, en accord avec la direction du département
des sciences de l'homme et de la société. Je ne
protège aucun négationniste et j'imagine mal que
mes prédécesseurs aient pu le faire.
Où travaille Serge Thion?
En 1994, Serge Thion a été affecté au centre
d'anthropologie de la Chine du Sud et de la péninsule indochinoise.
Cette unité a été fermée fin 1999
pour cause de production scientifique insuffisante. Serge Thion
a proposé d'être affecté à une nouvelle
unité travaillant sur la péninsule indochinoise,
la section 36 lui a donné un avis favorable mais, compte
tenu de la procédure en cours, cette affectation n'a pas
été prononcée.
Avez-vous des consignes ministérielles?
Je n'ai pas de consigne particulière du ministère.
Serge Thion a 58 ans, il est donc proche de la retraite et j'aurais
pu décider de laisser le temps faire son oeuvre, j'ai décidé
d'agir pour des raisons d'éthique, une éthique indispensable
à l'activité de recherche scientifique.
Libération, 2 juin 2000.
Contacter Serge Thion: cnrs at mail15.com
Pour décourager les censeurs et les suppresseurs, ce site a été placé, en 2000, sur le Net en trois endroits différents. En 2003, un seul site a survécu. Electric Apsara rouvre trois autres sites miroirs:
http://www.stvscnrs.greatnow.com
http://www.cogentinternet.com/cnrsisbad
http://aa.1asphost.com/cnrsisbadforyou
et celui qui a survécu aux bourrasques:
http://abbc.com/totus/cnrs/index.html
A compter d'avril 2003, la gestion et la maintenance des sites sont assurées par Electric Apsara Co., boulevard Monivong, Phnom Penh, Royaume du Cambodge.
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