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"CNRS CONTRE SERGE THION"

CRÉÉ LE 19 OCTOBRE 2000

DERNIÈRE MISE À JOUR: 04 12 00





Libération, 2 juin 2000

Le CNRS finit par dire non au négationniste

Le chercheur Serge Thion fait l'objet d'une enquête interne.


Par SYLVESTRE HUET
Le vendredi 2 juin 2000

Catherine Bréchignac, directrice générale du CNRS, a décidé de rendre publique -- lire l'interview ci-contre -- l'action qu'elle mène depuis plus de deux ans contre Serge Thion, chercheur au CNRS depuis 1971, l'un des piliers du négationnisme français. Et si la physicienne rompt avec la discrétion jusqu'alors de mise, c'est qu'elle est outrée qu'on puisse la soupçonner de la moindre indulgence vis-à-vis de Serge Thion, l'un des 11 000 chercheurs de l'organisme qu'elle dirige.
Il est vrai que le CNRS ne peut guère se féliciter de compter Serge Thion dans ses effectifs. Caractéristiques du personnage, ces phrases signées de lui que l'on peut trouver sur l'Internet (1), à propos de la récente visite de Lionel Jospin en Israël: «L'irrépressible besoin des socialistes de se mettre à plat ventre devant tout ce qui pourrait avoir l'air juif est également bien connu [...] Jospin mouille quand il serre sur son c_ur ce genre de meurtrier (Ehud Barak, ndlr) [...] alors ils lui ont caillassé la gueule à Bir Zeit [...] et ce crétin liberticide de Gayssot en a pris plein la gueule aussi. Merci à nos camarades palestiniens.»
Dérive.
Né en 1942, Serge Thion est une figure centrale et prolifique du négationnisme français. Dès 1979, il prend fait et cause, jusque devant la justice, pour Robert Faurisson qui nie l'existence des chambres à gaz dans les camps et l'extermination des juifs par les nazis. Une défense menée au nom de la «liberté du chercheur» et abondamment détaillée par Thion dans son pamphlet Vérité historique ou vérité politique? Une prise de position alors surprenante, de la part d'un chercheur qui s'était fait connaître par des ouvrages sur l'apartheid (le Pouvoir pâle) ou l'Asie du Sud-Est revendiqués comme marxistes et anticolonialistes.
Sa dérive intellectuelle conduira ce «révolutionnaire», animateur du groupe la Vieille Taupe (une expression de Marx pour signifier la révolution et désignant dans ce cas une librairie du Quartier latin), de l'ultragauche à la propagande négationniste et révisionniste. Son plus beau coup étant, en 1981, d'obtenir de Noam Chomsky, le linguiste américain, la signature d'une pétition en faveur de la «liberté académique» de Faurisson. Serge Thion tentera aussi de nier le caractère génocidaire du régime cambodgien de Pol Pot, essentiellement pour faire le parallèle avec un autre génocide -- la Shoah -- et les envelopper du même «doute scientifique».
Ménage.
Avec l'arrivée de l'Internet, considéré comme «une chance inestimable pour les travaux révisionnistes», peut-on lire sur un site alimenté par Serge Thion, ces textes ont trouvé une nouvelle diffusion. Et soulevé une vive réaction de la directrice générale du CNRS qui manifeste sa volonté de faire le ménage, malgré les difficultés administratives et juridiques que Serge Thion, protégé par son statut de fonctionnaire, ne manquera pas d'utiliser comme il le fait depuis vingt ans.
Responsable de la commission d'enquête diligentée par Catherine Bréchignac, l'historien François Bédarida annonce que son rapport est pour «très bientôt». Et qu'il contient la «preuve formelle que les textes négationnistes signés de Serge Thion sur Internet ont bien été déposés par lui». Pour l'historien, le CNRS doit «se poser le problème majeur des limites de la liberté de la recherche. Le CNRS n'a pas d'orthodoxie historique mais ne peut admettre les transgressions de la méthode scientifique. De plus, Serge Thion a réussi pendant longtemps à dresser une cloison étanche entre son activité scientifique et son militantisme négationniste. Toute action à son encontre exige du discernement, car si les sanctions sont moralement justifiées elles ne peuvent être juridiquement arbitraires.».
(1) Sur le site de l'Association des anciens amateurs de récits de guerre et d'holocauste. Une information complète sur le sujet peut être trouvée sur www.amnistia.net



Catherine Bréchignac, directrice générale du CNRS

«J'ai décidé d'agir pour des raisons d'éthique»


Recueilli par SYLVESTRE HUET

«S'il est prouvé que les activités à titre privé de Serge Thion tombent sous le coup de la loi, c'est à la justice d'intervenir. J'espère qu'elle le fera.»


THIERRY DUDOIT


Avertie en 1998 des activités de Serge Thion, Catherine Bréchignac a aussitôt demandé une enquête et s'est retournée vers la justice.
Directrice générale du CNRS, Catherine Bréchignac rend publique son action à l'encontre de Serge Thion, chargé de recherche au CNRS.


Qu'allez-vous faire de Serge Thion?
La loi Gayssot interdit la négation des crimes contre l'humanité, si Serge Thion y contrevient, il doit subir les conséquences prévues par cette loi. Si vous connaissez une personne qui bafoue la loi, vous devez en avertir le procureur de la République, ce que je suis en train de faire. Cette action ne date pas d'aujourd'hui. Les instances d'évaluation du CNRS en charge de ce chercheur m'ont alertée à l'automne 1998 sur l'activité de Serge Thion. Dès le 18 novembre 1998, j'ai donc, sur avis du comité d'éthique du CNRS, mis en place une commission destinée à enquêter sur un site web. En particulier de déterminer si les textes répréhensibles répertoriés sur ce site l'avaient été via des moyens de communication provenant d'un agent du CNRS. Dans le passé, Serge Thion avait déjà utilisé le site de la Maison des sciences de l'homme, institution qui ne relève pas du CNRS, pour diffuser des textes non scientifiques.
D'autre part, à ma demande et à celle du département sciences de l'homme et de la société, la section du comité national dont il dépend l'a évalué en mars dernier et a conclu, à l'unanimité moins une voix, à une insuffisance professionnelle pour les deux dernières années. J'envisage donc de donner suite à cette procédure et de convoquer une commission administrative paritaire qui devra recommander une suite, une sanction éventuellement, à cette évaluation.


De quelles sanctions Thion est-il menacé?
Je n'accuse pas Serge Thion, je souhaite demander à la justice de déterminer s'il a, en tant que chercheur CNRS, publié des textes négationnistes. Si l'enquête interne démontre qu'il utilise son temps de travail pour d'autres activités que sa recherche, il doit être sanctionné à ce titre comme n'importe quel chercheur du CNRS qui ne justifierait pas son salaire. Si ces activités ressortissent du négationnisme, j'entends bien faire respecter la loi. Je demanderai au ministre de prendre une sanction qui peut aller jusqu'à la révocation. En outre, s'il est prouvé que ses activités à titre privé, en dehors de son temps de travail, tombent sous le coup de la loi, c'est à la justice d'intervenir. J'espère qu'elle le fera.


Comment expliquer que Serge Thion soit toujours au CNRS?
Je dirige le CNRS depuis l'automne 1997. J'ai découvert cette affaire, il faut l'avouer très éloignée de mes préoccupations de physicienne, à l'automne 1998. J'ai agi aussitôt. Je suis le premier directeur général à l'avoir fait, en accord avec la direction du département des sciences de l'homme et de la société. Je ne protège aucun négationniste et j'imagine mal que mes prédécesseurs aient pu le faire.


Où travaille Serge Thion?
En 1994, Serge Thion a été affecté au centre d'anthropologie de la Chine du Sud et de la péninsule indochinoise. Cette unité a été fermée fin 1999 pour cause de production scientifique insuffisante. Serge Thion a proposé d'être affecté à une nouvelle unité travaillant sur la péninsule indochinoise, la section 36 lui a donné un avis favorable mais, compte tenu de la procédure en cours, cette affectation n'a pas été prononcée.
Avez-vous des consignes ministérielles?
Je n'ai pas de consigne particulière du ministère. Serge Thion a 58 ans, il est donc proche de la retraite et j'aurais pu décider de laisser le temps faire son oeuvre, j'ai décidé d'agir pour des raisons d'éthique, une éthique indispensable à l'activité de recherche scientifique.

Libération, 2 juin 2000.


Contacter Serge Thion: cnrs at mail15.com

Pour décourager les censeurs et les suppresseurs, ce site a été placé, en 2000, sur le Net en trois endroits différents. En 2003, un seul site a survécu. Electric Apsara rouvre trois autres sites miroirs:

http://www.stvscnrs.greatnow.com

http://www.cogentinternet.com/cnrsisbad

http://aa.1asphost.com/cnrsisbadforyou

et celui qui a survécu aux bourrasques:

http://abbc.com/totus/cnrs/index.html

A compter d'avril 2003, la gestion et la maintenance des sites sont assurées par Electric Apsara Co., boulevard Monivong, Phnom Penh, Royaume du Cambodge.

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