Serge THION
Le 5 décembre 1999
Madame Annie Fournerie
Direction des Sciences de l'Homme et de la Société
CNRS - Paris
Chère Madame,
J'ai reçu une missive de M. Bernard Durand, président
de la Section 36 du Comité national du CNRS. Il me dit
textuellement ceci: "Après examen de votre dossier,
lors de sa récente session d'automne, la Section 36 a estimé
qu'il présentait un déficit de publication particulièrement
évident depuis cinq ans.
"Un nouvel examen de votre activité scientifique a
été souhaité, qui interviendra dès
la session de printemps 2000. A cette fin et dans les meilleurs
délais, il vous est demandé de faire parvenir à
Madame Annie FOURNERIE, Assistante de Gestion à la Direction
SHS, l'ensemble des publications dont vous êtes l'auteur."
Je vous fait donc parvenir cet ensemble de publications. Je vous
demande de le faire parvenir au rapporteur accompagné de
la présente lettre car je crois pouvoir répondre
à ce reproche qui m'est ainsi fait de "présenter
un déficit de publication".
Je dresse d'abord une liste des publications que je vous envoie:
Watching Cambodia,
Bangkok, White Lotus, 1993, bib. index, 290 p.
Meaning of a Museum, The Phnom Penh Post, 27 août
1993.
Kiernan, Colby, Pol Pot et al: the politics of "Genocide",
The Phnom Penh Post, 20 octobre 1993.
Cambodia's History on Trial, The Phnom Penh Post, 5 novembre
1993
Explaining Cambodia: A Review Essay, Canberra, Australian
National University, Research School of Pacific and Asian Studies,
1994, 54 p.
Genocide as a Political Commodity, in Genocide and Democracy
in Cambodia, The Khmer Rouge, The United Nations and the International
Community, ed. by B. Kiernan, Yale university Law School,
1993 (en fait 1995).
Identité Khmère, intervention. Rapport du
CACSPI, 1994.
Faut-il réviser l'histoire khmère ? Intervention
à un colloque à la Sorbonne.
Actuellement sous presse dans un volume, éd. par Claude
Jacques (Ephe) sur L'Histoire du Pays khmer, éditions
Finkadly, Paris, 75011.
The Cambodian Genocide Controversy File, une publication
électronique, "compiled and edited by Serge Thion",
qui a été accueillie par divers sites web cambodgiens,
1995, environ 120 p.
An anthropological Approach to Power in Cambodia, Monash
University, Melbourne, 1996.
L'introduction (extrait) de Cambodia, World Bibliographical
Series, vol. 200, compiled by H. Jarvis, Clio Press, Oxford, 1997.
J'ai rédigé des dizaines de notices sur les 960
qui composent ce livre.
What is the Religion of the Khmers?, en coll. avec Elizabeth
Guthrie, intervention à la Conférence des Orientalistes
américain, Washington, avril 1998.
Intervention à la Conference on the Meaning of Community,
Phnom Penh, juin 1999. Je présente mon résumé
et celui qui a été publié ensuite, un peu
raccourci, en anglais et en khmer à Phnom Penh.
Sous presse (à paraître courant 2000)
Contribution à Censorship: An International Encyclopedia,
Londres, Fitzroy Dearborn Publishers.
Peut-être n'ai-je pas tout signalé dans mes rapports
annuels. Mais il ne m'était pas venu à l'esprit
que l'on m'imputerait un tel genre de "déficit"
car je ne crois pas qu'il existe réellement. Je
demande que la Section 36 compare mes publications avec celles
de cinq autres chercheurs de même statut, pris au hasard.
Néanmoins, je crois pouvoir expliquer les variations observables
dans l'examen de mes publications. Pour des raisons qui seront
claires un peu plus loin, je vais procéder à ces
explications en langue anglaise, au moins pour la première
d'entre elles.
There are three sorts of reason which explain what could look
as a trend in the rythm of my publications over recent years.
I shall proceed by order of decreasing importance.
First of all, there is a cabal against me. I have avoided so far
to mention this fact in my yearly reports because I do not attach
any real importance to it. But now, the Section 36 will have to
face the fact that this cabal exists and has been operative in
the fabrication of rumours which have led to suppose "a deficit
in publications" -- a deficit which you can see does not
really exist. Other rumours, I have been told, say that I do not
work at all or that I deny the existence of the Cambodian genocide.
Maybe other rumours exist. They seem to avoid taking account of
what I really wrote.
It stems from a book I wrote 20 years ago, dealing with the way
the history of World War II was written. In this book, I insisted
that the events surrounding the fate of the Jews in the Nazi concentration
camps were to be treated with the same conventional methods of
historical research as any other event having taken place at any
other time. I produced evidence to show this was not being the
case. This triggered a political hate campaign against me. A number
of concerned and unconcerned people choose to believe I was some
kind of reincarnation of Evil, possibly of the nazi type. As I
was known in Paris and elsewhere as a dedicated activist of anti-colonial
causes and a militant of freedom, I thought this campaign would
soon lose steam and die out.. It did not. Between the CNRS and
the EHESS, a small group of colleagues have labored for years
in the dark, intimidating conference organizers, publishers, series
directors in order to make it impossible for me to speak in public
in Paris or publish in a French publication. I was blacklisted.
Invitations ceased to arrive. Doors were politely shut. Calls
were not returned. Only foreigners, Americans, Asutralians and
Asians behaved in the same usual normal way.
I could have made it public, stirred up a scandal, but against
whom? My enemies were silent, faceless, worked in the shadows,
over a very long time. I know somes names, but not all of them.
I assume they are in good faith in their job of thought police.
I was used to political fights, but this slow and silent character
assassination was new to me. I had to react.
It could have damaged my research career. My silent response was
to turn to writing and publishing in English. There, in the world
at large, I could grasp for fresh air. My foreign colleagues,
whith whom I anyway already worked, were generally not prone to
succomb to pressures. The Parisian style of intrigue just did
not apply in Berkeley or Saigon, where the mentalities are more
open. But, of course, at the same time, entering the academic
fray in the US or elsewhere overseas is not easy. Publishing there
is also a kind of perpetual war. Maybe I did not struggle strongly
enough to get myself into journals or other influential publications.
But when I go to Indochina, I can see that my book and my papers
are greatly valued and I have been asked to prepare a new volume
of collected papers, to be published later next year, for the
Asian market.
La deuxième raison a trait à ce qui s'est passé
au Cambodge. Pendant plus de vingt ans, il s'est passé
au Cambodge des événements violents, souvent atroces
et toujours profondément dommageables pour les populations
locales. J'ai toujours cru de mon devoir d'intervenir, de témoigner,
d'analyser, de pousser à la roue quand des solutions diplomatiques
ou politiques se profilaient à l'horizon. Ma connaissance
de la guerre et de ses protagonistes, du terrain social et politique,
me faisaient une obligation: de travailler à la fin des
hostilités, à la normalisation, au retour du Cambodge
et du Viêt-Nam dans le moule historique dont ils étaient
sortis par une des ces violences de l'histoire qu'on appelle "guerre"
et dont nous, les Occidentaux, étions en très grande
partie responsables. Et puis tous ces projets auxquels j'avais
participé se sont réalisés, non pas tant
parce que des hommes de bonne volonté s'y étaient
attelés, que par les effets un peu pervers de la fin de
la guerre froide. J'ai vu l'arrivée des forces de l'ONU
sur place, le processus électoral, l'établissement
des nouvelles autorités, la dévolution du pouvoir
dans la main de gens que je connais bien, et j'ai su que mon rôle
était terminé, que ce que j'avais eu à faire
avait été fait. Il me restait à
entrer en un grand travail historique, enfin débarrassé
des agitations de la politique cahotique qui règne en ces
région, comme dans d'autres. Mais cela impliquait aussi
de ne plus intervenir dans l'actualité et donc d'écrire
moins, de résister à certaines sollicitations, ce
que j'ai cru devoir faire.
La troisième et dernière raison découle de
la précédente. J'ai fait le projet d'un gros travail
à la fois analytique et synthétique sur la nature
du pouvoir en Asie du Sud-Est, une approche que je dirais en même
temps anthropologique et historique. Mais pour que cela ait vraiment
du sens il faut pouvoir englober toute l'Asie du Sud-Est, mettre
sur un même pied de comparaison le sultan javanais dans
son kraton, le roi bouddhiste cambodgien, les monarques
siamois, lao, tai, birmans, mon, etc. en contraste à la
fois avec l'empereur sino-viêtnamien et les tribus des hauts-plateaux
échappant au contrôle des États par les vertus
de la géographie. Bref, c'est un gros projet, un gigantesque
travail qui se concrétisera, je l'espère par un
gros volume. Après moultes hésitations, j'ai décidé
de le rédiger en français. Je cours le risque, évidemment,
qu'il soit refusé par des éditeurs qui redouteraient
la petite cabale qui s'est attachée à mes basques.
Mais si je ne peux pas le publier en français à
Paris (ce n'est pas un des droits de l'homme...) je pourrai toujours
le faire ailleurs, ne serait-ce qu'au Cambodge, où j'ai
de fidèles lecteurs.
Il faut donc s'attendre à ce que, dans les deux ou trois
ans à venir, je ne publie pas grand chose, et encore moins
que ce que je présente aujourd'hui devant la Section 36.
Je travaille à un livre dont je voudrais qu'il exprime
toutes les réflexions et tous les travaux que j'ai faits
sur cette région depuis bientôt trente ans.
La Section 36 doit aussi savoir que le laboratoire qui m'avait
accueilli malgré les pressions occultes de la cabale susdite,
a vu sa vie prématurément interrompue. Des menaces
liées à ma présence dans le CACSPI avaient
été formulées par un adjoint de l'ancien
directeur du Département. Je sais que les autres unités
ont été prévenues de ne pas m'accueillir
en leur sein. Je sais par conséquent d'avance qu'il me
sera presque impossible de trouver une structure d'accueil. J'ai
donc décidé de m'en remettre à la sagesse
de l'actuelle direction du Département. C'est elle qui
devra intervenir pour régler la minuscule question de mon
rattachement administratif. Dans ce domaine, je ne puis pas grand-chose
et j'attends tout de la compréhension de mes collègues,
de leur détermination à ne pas laisser des coteries
clandestines régler la vie de la recherche, de leur volonté
d'imposer à ceux qui la refusent la liberté de penser,
pour moi, certes, mais surtout pour eux-mêmes.
Je vous serais reconnaissant, chère Madame, de bien vouloir
porter le contenu de cette lettre à la connaissance de
l'actuel directrice du Département des Sciences de l'Homme
et de la Société. Je souhaite aussi qu'il soit soumis
à la sagacité des mes collègues de la Section
36.
Veuillez agréer, chère Madame, mes salutations les
meilleures
Contacter Serge Thion: cnrs at mail15.com
Pour décourager les censeurs et les suppresseurs, ce site a été placé, en 2000, sur le Net en trois endroits différents. En 2003, un seul site a survécu. Electric Apsara rouvre trois autres sites miroirs:
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et celui qui a survécu aux bourrasques:
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A compter d'avril 2003, la gestion et la maintenance des sites sont assurées par Electric Apsara Co., boulevard Monivong, Phnom Penh, Royaume du Cambodge.
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