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"CNRS CONTRE SERGE THION"

CRÉÉ LE 19 OCTOBRE 2000

DERNIÈRE MISE À JOUR: 04 12 00


LETTRE DE SERGE THION A LA DIRECTION DU DÉPARTEMENT DES SCIENCES DE L'HOMME QUI LUI RÉCLAMAIT DES TEXTES
(DÉCEMBRE 1999)

Serge THION


Le 5 décembre 1999

Madame Annie Fournerie
Direction des Sciences de l'Homme et de la Société
CNRS - Paris




Chère Madame,

J'ai reçu une missive de M. Bernard Durand, président de la Section 36 du Comité national du CNRS. Il me dit textuellement ceci: "Après examen de votre dossier, lors de sa récente session d'automne, la Section 36 a estimé qu'il présentait un déficit de publication particulièrement évident depuis cinq ans.
"Un nouvel examen de votre activité scientifique a été souhaité, qui interviendra dès la session de printemps 2000. A cette fin et dans les meilleurs délais, il vous est demandé de faire parvenir à Madame Annie FOURNERIE, Assistante de Gestion à la Direction SHS, l'ensemble des publications dont vous êtes l'auteur."

Je vous fait donc parvenir cet ensemble de publications. Je vous demande de le faire parvenir au rapporteur accompagné de la présente lettre car je crois pouvoir répondre à ce reproche qui m'est ainsi fait de "présenter un déficit de publication".

Je dresse d'abord une liste des publications que je vous envoie:

Watching Cambodia, Bangkok, White Lotus, 1993, bib. index, 290 p.

Meaning of a Museum, The Phnom Penh Post, 27 août 1993.

Kiernan, Colby, Pol Pot et al: the politics of "Genocide", The Phnom Penh Post, 20 octobre 1993.

Cambodia's History on Trial, The Phnom Penh Post, 5 novembre 1993

Explaining Cambodia: A Review Essay, Canberra, Australian National University, Research School of Pacific and Asian Studies, 1994, 54 p.

Genocide as a Political Commodity, in Genocide and Democracy in Cambodia, The Khmer Rouge, The United Nations and the International Community, ed. by B. Kiernan, Yale university Law School, 1993 (en fait 1995).

Identité Khmère, intervention. Rapport du CACSPI, 1994.

Faut-il réviser l'histoire khmère ? Intervention à un colloque à la Sorbonne.
Actuellement sous presse dans un volume, éd. par Claude Jacques (Ephe) sur L'Histoire du Pays khmer, éditions Finkadly, Paris, 75011.

The Cambodian Genocide Controversy File, une publication électronique, "compiled and edited by Serge Thion", qui a été accueillie par divers sites web cambodgiens, 1995, environ 120 p.

An anthropological Approach to Power in Cambodia, Monash University, Melbourne, 1996.

L'introduction (extrait) de Cambodia, World Bibliographical Series, vol. 200, compiled by H. Jarvis, Clio Press, Oxford, 1997. J'ai rédigé des dizaines de notices sur les 960 qui composent ce livre.

What is the Religion of the Khmers?, en coll. avec Elizabeth Guthrie, intervention à la Conférence des Orientalistes américain, Washington, avril 1998.

Intervention à la Conference on the Meaning of Community, Phnom Penh, juin 1999. Je présente mon résumé et celui qui a été publié ensuite, un peu raccourci, en anglais et en khmer à Phnom Penh.

Sous presse (à paraître courant 2000)
Contribution à Censorship: An International Encyclopedia, Londres, Fitzroy Dearborn Publishers.



Peut-être n'ai-je pas tout signalé dans mes rapports annuels. Mais il ne m'était pas venu à l'esprit que l'on m'imputerait un tel genre de "déficit" car je ne crois pas qu'il existe réellement. Je demande que la Section 36 compare mes publications avec celles de cinq autres chercheurs de même statut, pris au hasard.

Néanmoins, je crois pouvoir expliquer les variations observables dans l'examen de mes publications. Pour des raisons qui seront claires un peu plus loin, je vais procéder à ces explications en langue anglaise, au moins pour la première d'entre elles.

There are three sorts of reason which explain what could look as a trend in the rythm of my publications over recent years. I shall proceed by order of decreasing importance.
First of all, there is a cabal against me. I have avoided so far to mention this fact in my yearly reports because I do not attach any real importance to it. But now, the Section 36 will have to face the fact that this cabal exists and has been operative in the fabrication of rumours which have led to suppose "a deficit in publications" -- a deficit which you can see does not really exist. Other rumours, I have been told, say that I do not work at all or that I deny the existence of the Cambodian genocide. Maybe other rumours exist. They seem to avoid taking account of what I really wrote.

It stems from a book I wrote 20 years ago, dealing with the way the history of World War II was written. In this book, I insisted that the events surrounding the fate of the Jews in the Nazi concentration camps were to be treated with the same conventional methods of historical research as any other event having taken place at any other time. I produced evidence to show this was not being the case. This triggered a political hate campaign against me. A number of concerned and unconcerned people choose to believe I was some kind of reincarnation of Evil, possibly of the nazi type. As I was known in Paris and elsewhere as a dedicated activist of anti-colonial causes and a militant of freedom, I thought this campaign would soon lose steam and die out.. It did not. Between the CNRS and the EHESS, a small group of colleagues have labored for years in the dark, intimidating conference organizers, publishers, series directors in order to make it impossible for me to speak in public in Paris or publish in a French publication. I was blacklisted. Invitations ceased to arrive. Doors were politely shut. Calls were not returned. Only foreigners, Americans, Asutralians and Asians behaved in the same usual normal way.
I could have made it public, stirred up a scandal, but against whom? My enemies were silent, faceless, worked in the shadows, over a very long time. I know somes names, but not all of them. I assume they are in good faith in their job of thought police. I was used to political fights, but this slow and silent character assassination was new to me. I had to react.
It could have damaged my research career. My silent response was to turn to writing and publishing in English. There, in the world at large, I could grasp for fresh air. My foreign colleagues, whith whom I anyway already worked, were generally not prone to succomb to pressures. The Parisian style of intrigue just did not apply in Berkeley or Saigon, where the mentalities are more open. But, of course, at the same time, entering the academic fray in the US or elsewhere overseas is not easy. Publishing there is also a kind of perpetual war. Maybe I did not struggle strongly enough to get myself into journals or other influential publications. But when I go to Indochina, I can see that my book and my papers are greatly valued and I have been asked to prepare a new volume of collected papers, to be published later next year, for the Asian market.

La deuxième raison a trait à ce qui s'est passé au Cambodge. Pendant plus de vingt ans, il s'est passé au Cambodge des événements violents, souvent atroces et toujours profondément dommageables pour les populations locales. J'ai toujours cru de mon devoir d'intervenir, de témoigner, d'analyser, de pousser à la roue quand des solutions diplomatiques ou politiques se profilaient à l'horizon. Ma connaissance de la guerre et de ses protagonistes, du terrain social et politique, me faisaient une obligation: de travailler à la fin des hostilités, à la normalisation, au retour du Cambodge et du Viêt-Nam dans le moule historique dont ils étaient sortis par une des ces violences de l'histoire qu'on appelle "guerre" et dont nous, les Occidentaux, étions en très grande partie responsables. Et puis tous ces projets auxquels j'avais participé se sont réalisés, non pas tant parce que des hommes de bonne volonté s'y étaient attelés, que par les effets un peu pervers de la fin de la guerre froide. J'ai vu l'arrivée des forces de l'ONU sur place, le processus électoral, l'établissement des nouvelles autorités, la dévolution du pouvoir dans la main de gens que je connais bien, et j'ai su que mon rôle était terminé, que ce que j'avais eu à faire avait été fait. Il me restait à entrer en un grand travail historique, enfin débarrassé des agitations de la politique cahotique qui règne en ces région, comme dans d'autres. Mais cela impliquait aussi de ne plus intervenir dans l'actualité et donc d'écrire moins, de résister à certaines sollicitations, ce que j'ai cru devoir faire.

La troisième et dernière raison découle de la précédente. J'ai fait le projet d'un gros travail à la fois analytique et synthétique sur la nature du pouvoir en Asie du Sud-Est, une approche que je dirais en même temps anthropologique et historique. Mais pour que cela ait vraiment du sens il faut pouvoir englober toute l'Asie du Sud-Est, mettre sur un même pied de comparaison le sultan javanais dans son kraton, le roi bouddhiste cambodgien, les monarques siamois, lao, tai, birmans, mon, etc. en contraste à la fois avec l'empereur sino-viêtnamien et les tribus des hauts-plateaux échappant au contrôle des États par les vertus de la géographie. Bref, c'est un gros projet, un gigantesque travail qui se concrétisera, je l'espère par un gros volume. Après moultes hésitations, j'ai décidé de le rédiger en français. Je cours le risque, évidemment, qu'il soit refusé par des éditeurs qui redouteraient la petite cabale qui s'est attachée à mes basques. Mais si je ne peux pas le publier en français à Paris (ce n'est pas un des droits de l'homme...) je pourrai toujours le faire ailleurs, ne serait-ce qu'au Cambodge, où j'ai de fidèles lecteurs.

Il faut donc s'attendre à ce que, dans les deux ou trois ans à venir, je ne publie pas grand chose, et encore moins que ce que je présente aujourd'hui devant la Section 36. Je travaille à un livre dont je voudrais qu'il exprime toutes les réflexions et tous les travaux que j'ai faits sur cette région depuis bientôt trente ans.

La Section 36 doit aussi savoir que le laboratoire qui m'avait accueilli malgré les pressions occultes de la cabale susdite, a vu sa vie prématurément interrompue. Des menaces liées à ma présence dans le CACSPI avaient été formulées par un adjoint de l'ancien directeur du Département. Je sais que les autres unités ont été prévenues de ne pas m'accueillir en leur sein. Je sais par conséquent d'avance qu'il me sera presque impossible de trouver une structure d'accueil. J'ai donc décidé de m'en remettre à la sagesse de l'actuelle direction du Département. C'est elle qui devra intervenir pour régler la minuscule question de mon rattachement administratif. Dans ce domaine, je ne puis pas grand-chose et j'attends tout de la compréhension de mes collègues, de leur détermination à ne pas laisser des coteries clandestines régler la vie de la recherche, de leur volonté d'imposer à ceux qui la refusent la liberté de penser, pour moi, certes, mais surtout pour eux-mêmes.

Je vous serais reconnaissant, chère Madame, de bien vouloir porter le contenu de cette lettre à la connaissance de l'actuel directrice du Département des Sciences de l'Homme et de la Société. Je souhaite aussi qu'il soit soumis à la sagacité des mes collègues de la Section 36.

Veuillez agréer, chère Madame, mes salutations les meilleures


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